Livres - BD Un opus qui demande souffle et persévérance qui a reçu le prestigieux prix Goncourt ce mardi.

Il faut prévenir le lecteur : lire ces quasi 400 grandes pages demande du souffle et de la persévérance. Tant l’écrivain nous entraîne dans un torrent d’érudition, un tsunami de faits historiques et géographiques. On y perd facilement pied, on se fatigue, et pourtant on reste accroché. Et ceux qui ont surmonté cette difficulté sont comme les randonneurs en montagne largement récompensés en découvrant alors, aux sommets, des paysages fulgurants et des échappées superbes.

Il faut mériter "Boussole" mais on reste pantois devant tant de connaissances. Ce n’est pas Wikipedia, c’est une vraie science au service d’une belle et grande écriture classique.

Tout le livre est une longue méditation, une nuit d’insomnie, dans une chambre de Vienne, de Franz Ritter, musicologue amoureux de l’Orient, adepte occasionnel des fumées d’opium. Il est au terme de sa vie et il rêve à l’Orient et à Sarah, cette femme aventurière, historienne passionnée par le Moyen Orient, dont il a raté l’amour. Une nuit à la belle étoile à Palmyre, ils auraient pu s’avouer cette fatale attraction. Il n’en a rien été et Sarah restera le mirage sensuel de cette rêverie.

On se balade d’Iran en Turquie, d’Alep à Palmyre, de Damas à Istanbul avec des archéologues et des anthropologues. Les siècles aussi se bousculent.

Tout est prétexte à une longue ballade hypnotique, fourmillant de détails sur cet Orient qui fascina des générations d’Européens. Ils allaient chercher dans ce Moyen Orient rêvé, l’exotisme et la beauté un peu décadente.

On y évoque Rimbaud, Annemarie Scharzenbach, Fernando Pessoa, Edward Saïd ou Balzac. Frank se demande si ce que Sarah cherchait dans sa quête scientifique et voyageuse n’était pas de "vaincre la bile noire par le voyage d’abord, puis par le savoir, et par la mystique ensuite".

Plus loin, Sarah explique que ce sont les Occidentaux et non les Orientaux qui ont le sens de l’Orient : "L’orientalisme en tant que rêverie, l’orientalisme comme déploration, comme exploration toujours déçue. Ce sont les roumis qui après les conteurs arabes classiques l’exploitent et le parcourent, et tous les voyages sont une confrontation avec ce songe".

Mathias Enard convoque Proust (dont la "Recherche" serait une autre forme des "Contes des Mille et Une nuits"), Wagner, Delacroix et Nerval dans ce roman bouillonnant d’intelligence. On y apprend autant les détails sur les méthodes de Beethoven que sur les couteaux syriens.

Cette grande ode mélancolique à l’Orient et aux liens entre Occident et Orient vient en contrepoint aux horreurs de l’actualité. Quand il évoque le passage de Franz et Sarah à Raqqa en Syrie, il ajoute : "Raqqa est aujourd’hui une des villes administrées directement par l’Etat islamique, les égorgeurs barbus s’en donnent à cœur joie, tranchent des carotides par-ci, des mains par-là, brûlent des églises et violent à loisir, la démence semble avoir pris la région".

Si vous vous découragez à la lecture, tenez bon, on retrouve vite le fil et on atteint à nouveau des paysages sur ce Moyen-Orient de nos rêveries.

Boussole Matthias Enard Actes Sud 378 pp., env. 21,80 €