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On le sait, si nous pouvions visiter les grands élevages industriels, nous serions dégoûtés à jamais de manger de la viande. Jonathan Safran Foer l’avait démontré en parlant des poulets en batteries dans son effrayante enquête "Faut-il manger les animaux ?". Isabelle Sorente fait de même à propos de l’industrie du porc dans son roman "180 jours" (la durée de vie d’un porc, de sa naissance à son abattage).

Le décor est une grande exploitation de 15 000 porcs avec seulement six employés. Elle est organisée automatiquement de l’insémination à l’engraissement et la mort. Avec une odeur qui imprègne les cheveux, un lisier grand comme un lac empoisonné et, surtout, les cris incessants des porcs confinés, brimés, voués à la mort sans jamais voir la lumière du jour. Mais toute l’originalité du roman est d’étudier, avant tout, l’impact de ces élevages qu’on nous cache sur ceux qui y travaillent. On sait que le porc est l’animal domestique le plus proche de l’homme par ses gènes, par ses organes compatibles avec les nôtres. On dit même que la chair humaine goûte le porc (témoignages des survivants d’un crash d’avion dans les Andes qui ont dû manger des corps). Cette proximité serait à la base du tabou envers le porc dans plusieurs religions.

Pour Camélia, qui supervise l’exploitation, ce contact journalier devient insupportable. Les hurlements, les yeux implorants, les mères qui pleurent leurs bébés volés, les plus faibles qu’il tuera d’un coup de dague, ou gazera au CO2, rendent Camélia comme fou.

Ceux qui n’y travaillent pas croient que ce n’est que sensiblerie anthropomorphique. Comme Dyonis, doyen de la faculté de philo qui suggère à son collègue Martin une enquête dans cette porcherie sur le rapport homme/animal, ou comme Elsa, la femme de Martin qui préfère ne pas savoir.

Mais Martin en est si bouleversé qu’il devient asocial, méchant, quitte sa femme et refuse toute paternité. La vie "ordinaire" à côté des horreurs cachées lui est devenue insupportable.

L’essentiel du roman est dans les hommes et leurs réactions plutôt que dans le calvaire des porcs. Martin et Camélia nouent une amitié basée sur ce malaise partagé. Une des truies a le regard comme maquillé, ils l’ont surnommée Marina. Un de ses bébés est boiteux comme Martin le deviendra et le jour où il se coince la patte dans le caillebotis, il faut la scier et euthanasier l’animal. Dès qu’on donne un prénom à ces porcs, ils deviennent définitivement proches de nous et leur sort nous rend fous.

D’autant qu’Isabelle Sorente relie ces émotions à des souvenirs infantiles, quand Martin était le souffre-douleur de sa classe. Un mal secret réveillé par l’expérience si "humaine" de la porcherie.

L’écrivaine suggère aussi que les plus cochons sont les hommes, quand elle décrit le philosophe respecté comme un grave obsédé sexuel. Ce mini-trip dans l’enfer des porcs s’avère être un voyage détonant dans l’âme humaine.

180 jours Isabelle Sorente J.C. Lattès 450 pp., env. 20 €