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Livres & BD

Le roman de Sarko et Reza

Guy Duplat

Publié le - Mis à jour le

Il faudrait revenir d'une semaine sur un yacht à Malte, mais pas celui de Bolloré, pour ne pas savoir que le livre-vedette de la rentrée est celui de l'écrivaine et dramaturge Yasmina Reza sur Sarkozy. L'auteure de la pièce "Art" a accompagné pendant un an, quasi collée à son sujet, la campagne présidentielle de Sarkozy et elle en restitue des réflexions, des choses vues, des petites phrases enfilées de manière impressionniste. Elle l'a côtoyé dans ses avions privés, dans ses loges d'artistes, dans les salons d'attente, pour ses coups de blues et ses moments de joie.

Bien sûr, on se méfie. Sarkozy est passé maître dans l'art de contrôler les médias. A-t-il alors encadré le "roman vrai" de Yasmina Reza ? Celle-ci s'en défend. Elle raconte comment elle a rencontré Sarkozy pour lui soumettre son envie d'écrire sur un destin politique comme sujet de roman. Et il aurait accepté, sans poser de conditions, sans relire le manuscrit ni demander que Cécilia ne soit pas dans le livre (ce qui est le cas). Yasmina Reza jure avoir eu toute liberté et elle revendique, pour elle, la liberté du poète. Il lui aurait glissé : "même si vous me démolissez, vous me grandirez".

Le livre n'est, de fait, nullement hagiographique. Il a les ambiguïtés du réel. On sent, certes, la complicité qui s'installe entre Sarkozy et Yasmina Reza. Ils se tutoient, dansent même, un soir ensemble. On sent bien qu'elle est fascinée par l'énergie de Sarkozy, sa lutte frénétique contre le cours du temps. Sa plume, souvent ironique, se fait aussi chaleureuse, empathique, attendrie. Elle voit aussi les à-côtés de la campagne, puisque nul n'est un grand homme pour son valet. Elle n'hésite pas à souligner ses côtés "plouc", émerveillé par tout ce qui brille : ses chaussures à pompons qui s'agitent quand il est énervé, ses habits de chez Dior ou Lanvin, ses lunettes Ray Ban trop grandes, sa chaînette autour du cou, ses cigares, sa montre Rolex (elle raconte qu'un jour, il a l'oeil attiré par "Le Figaro" qui parle de l'échec du président iranien, mais à mieux y regarder, elle constate que Sarkozy n'a d'yeux que pour la pub Rolex).

Comment Yasmina Reza, qui cite dans son livre Borges et Thomas Bernhard, peut-elle être attirée par un homme sans culture autre que politique ? Si ce n'est celle du foot quand il s'enflamme pour un but de Basile Boli ou qu'il est excité comme un gamin de rencontrer Marc Levy, de discuter de leurs tirages respectifs et de lui demander un autographe, comme une midinette ?

Les cultureux qui entourent Sarkozy se nomment Johnny, Bigeard, Rika Zaraï : pas vraiment la crème intellectuelle ! Yasmina Reza n'en a cure, elle cherche la face cachée de Sarkozy, ce qui lui donne cette frénésie d'action et de paroles. Elle voit en Sarkozy un enfant, un petit garçon qui s'émerveille encore tant d'accumuler les jouets.

Tout en haut ?

Le livre est rédigé de manière très hachée avec quelques morceaux littéraires (la raie dans les cheveux de Bouteflika). On y lit surtout les incessants voyages à travers la France, les visites de villages ou d'usines que Sarkozy exécute en pilotage automatique, répétant les mêmes mots mais la tête ailleurs, sur la ligne bleue des sondages qui, seuls le passionnent. Même si, hâbleur, il prétend qu'il aime les fêlés et l'amour. Il peut s'endormir, un sourire béat aux lèvres, dans son hélico, avec, dans les doigts, un dernier sondage favorable.

Dans cette interminable campagne, Sarkozy peut devenir tour à tour vulgaire et charmant. Parfois, il se lâche et s'émerveille d'avoir "un succès énorme auprès des filles". Ou il soupire à l'île de la Réunion : "parce que la vie et l'histoire de ma vie, c'est de partir de tout en bas pour aller tout en haut. Il ne me reste qu'une marche..." "Tout en haut ? fait remarquer Reza. Existe-t-il dans une vie un espace qui s'appelle en haut ? Quel désenchantement si cela était". Un an plus tard, Sarkozy l'a fait. Est-il heureux ? Reza en doute. Tout ce que Sarkozy lui en dit : "Je vais me retrouver avec un palais à Paris, un château à Rambouillet, un fort à Brégançon, c'est la vie". Parole de "beauf".

"Il est étrange, dit l'auteur, de vouloir à n'importe quel prix, au prix des plus grands renoncements, quelque chose qui n'existe plus et qu'on a cessé d'aimer. Déserté par les formes vitales, il reste le vouloir, le vouloir comme résidu. Si puissant cependant".

Au bout, on ne sait toujours pas qui est Sarkozy. Un enfant pressé ? Un ambitieux qui a peur du temps ? Ses ressorts sont-ils psychanalytiques ? Reza l'approche par touches presque invisibles. Pour elle, Sarkozy fuit "l'endroit où il n'y rien à attendre, les lambeaux d'hier, le train monotone, l'existence qui passe inaperçue".

"L'aube le soir ou la nuit" par Yasmina Reza, Flammarion, 186 pp., env.: 18 €

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