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RENCONTRE

La psychanalyse fut vivement secouée il y a quelques mois par la publication d'un «livre noir» aussi virulent que sommaire. Au succès public du livre, les psychanalystes ont répondu en fustigeant les «simplismes» des auteurs. Il était intéressant d'écouter le grand psychanalyste français Jean Laplanche, venu ce mardi à Bruxelles pour deux conférences à Louvain-en-Woluwe et à Bruxelles, qui ont attiré la grande foule. A près de 82 ans, Jean Laplanche incarne le freudien par excellence. Ce philosophe de formation, ayant fait une analyse chez Lacan avant de se séparer de lui, psychiatre par ailleurs, a consacré toute sa vie à relire Freud et à prolonger et corriger ses réflexions. Auteur d'innombrables ouvrages, il est célèbre pour son «Vocabulaire de la psychanalyse» rédigé avec Pontalis. Il dirige la traduction complète et critique des oeuvres de Freud aux Puf. Ses propres travaux ont surtout porté sur l'inconscient, et son rapport à la sexualité infantile. Pour l'anecdote, ce grand intellectuel fut aussi vigneron. Il a en effet géré en parallèle avec sa production scientifique un vignoble à Pommard qu'il vient seulement de céder.

Le livre noir de la psychanalyse a fait couler beaucoup d'encre. On parle d'une crise de la psychanalyse. Qu'en pensez-vous?

Je n'ai pas senti cela. Ce «livre noir» est fait de retours comme on parle de vieux chevaux de retour. Ses arguments sont éculés. La seule question qui me tarabuste est de savoir pourquoi des gens qui pour certains ont pourtant une valeur intellectuelle indéniable continuent à s'intéresser tant à quelqu'un - Freud - qu'ils considèrent comme un faussaire, un escroc et une nullité! Non, à ce livre, j'aurais préféré une nouvelle étude sociologique de la psychanalyse en France comme celle qu'avait réalisée il y a vingt ans, Serge Moscovici. On y verrait sans doute une psychanalyse du public et des médias bien différente de la psychanalyse réelle. En France, des médias à la recherche d'un serpent de mer aiment de temps en temps présenter un soi-disant dossier sur la psychanalyse. J'ai même vu à la télévision une émission sur la psychanalyse de Mitterrand... qui n'avait bien entendu, rien à voir avec une vraie psychanalyse.

Freud, né il y a juste 150 ans, semble donc toujours déranger, voire faire scandale. Mais vous, le spécialiste de Freud, pouvez-vous dire en quoi il fut novateur et révolutionnaire?

Freud tel un conquistador découvrant l'Amérique, a découvert l'inconscient, même s'il ne l'a jamais conquis. Il a découvert une méthode pour y accéder, avec le divan, la libre association, le transfert. Et il a découvert que cet inconscient était sexuel, ce qui est souvent oublié aujourd'hui. Et c'est là, qu'il convient de bien préciser les choses. Le sexe dans notre société actuelle est partout: le sexuel, la «baise», dirais-je un peu vulgairement. Mais ce n'est pas cela que Freud a découvert sinon les revues pornos qui fleurissent feraient aussi bien que lui. Le sexuel dont je parle et que je préfère appeler «Sexual» (d'après le terme allemand, et pour ne pas le confondre avec le sexué ni avec le génital) est celui de la sexualité infantile qui continue à être un réel objet de scandale. Cette sexualité est niée, occultée ou alors elle est l'objet de scandales incroyables à l'occasion d'agissements comme ceux de Dutroux.

Cette sexualité infantile qui sera refoulée et formera alors l'inconscient, reste un «scandale».

Oui, si le tribunal de l'Inquisition existait encore on m'y brûlerait. Aux Etats-Unis, mes livres sur la séduction généralisée et la sexualité infantile doivent sentir le souffre. Mais je ne fais que pousser Freud dans ses derniers retranchements et je poursuis une voie, là où il s'est fourvoyé. «Traduire» cette sexualité infantile, refoulée et active, chez tout adulte est un vaste programme. Cela signifie remonter à l'enfant qui est en l'adulte, voir comment celui-ci peut verbaliser, représenter les messages - forcément ambigus et marqués par le sexuel - que d'autres adultes lui ont transmis lorsqu'il était enfant: de la risette au guili-guili. C'est remonter à la sexualité infantile vécue chez le pervers adulte, chez le monstre comme chez le «simple» névrosé. Ce qu'on ne fait pas.

Freud avait énoncé l'idée de base: c'est le refoulement de la pulsion sexuelle infantile qui crée l'inconscient. Freud a été saisi par sa propre découverte de l'inconscient et par les exigences de celui-ci. L'inconscient sexuel de l'adulte s'impose à lui et est réactivé dans la relation avec le tout petit enfant. Les messages de l'adulte vers l'enfant sont énigmatiques pour l'adulte tout autant que pour l'enfant. Ce sont ces messages «compromis» par le sexuel inconscient de l'adulte, quelquefois traumatisants, qu'il conviendra alors de traduire et de symboliser.

La sexualité infantile reste un tabou et on préfère aujourd'hui aider les enfants avec des thérapies toutes autres comme les thérapies comportementales.

Les thérapies comportementales ne sont pas forcément mauvaises pour les adultes. Je ne suis pas intégriste. Mais pour les jeunes enfants, ces thérapies sont nocives car elles «scotomisent», elles mettent dans l'ombre, complètement l'inconscient sexuel. Elles empêchent un autre mécanisme de se déclencher qui est la mise en récit de cette pulsion sexuelle refoulée.

Dans la crise de la psychanalyse, ne faut-il pas accuser aussi le comportement même des psychanalystes parfois trop jargonnants et trop divisés en chapelles?

Je répète que je ne sais pas s'il y a crise. Certes, au niveau mondial, la psychanalyse ne représente qu'un grain de sel par rapport aux milliards d'individus, mais elle continue à transporter le message de chercher à mieux vivre avec soi-même. Les divisions du mouvement psychanalytique sont vieilles comme la psychanalyse. Le pluralisme en lui-même ne me dérange pas: on échange toujours mieux dans des groupes restreints d'une centaine de personnes que dans des grand-messes, réunissant des milliers de participants. Quant au langage parfois obscur, c'est en partie la séquelle du lacanisme et d'un certain esprit français qui aime cette obscurité langagière.

© La Libre Belgique 2006