En 2015, Pierre Gilissen, longtemps journaliste à La Libre Belgique et aujourd’hui responsable de l’édition belge du Courrier International, publiait Petit Blanc bien frappé, à la fois un livre d’aventures, une histoire de politique-fiction et un roman d’apprentissage. Le tout, mené tambour battant, se lisant d’une traite avec un style très direct.

C’est la même recette qui préside à son second roman, Entropie. Avec, en plus, l’impact imprévu de la crise sanitaire qui a montré à tous que notre humanité est devenue très fragile, voire mortelle, face aux dangers environnementaux.

Ici, le scandale que Pierre Gilissen imagine survenir en août 2022 n’est pas dû à un virus mais à une intoxication massive qui rend les femmes définitivement stériles. Elle-même étant causée par un pesticide créé par une multinationale et qui a infecté l’huile de palme.

Or, l’huile de palme se retrouve aujourd’hui utilisée partout dans une myriade de produits et sa dangerosité est comme une bombe éclatée dans le monde entier.

Pierre Gilissen en imagine les suites : pénurie alimentaire généralisée car on doit jeter les produits incriminés, drame d’une natalité réduite à zéro, impact sur la vie des couples, et interdiction désormais d’avorter imposée par les mouvements radicaux antiavortements.

Comme dans Petit blanc bien frappé, Pierre Gilissen évoque ainsi les enjeux d’aujourd’hui et les risques majeurs d’une économie mondialisée soumise aux aléas de grands groupes soucieux d’abord de leurs bénéfices.

L’entropie

L’histoire est vue à travers un quadra, Detlev, associé à un ami, Lustigo, dans une firme de conseil informatique. Autant Lustigo est sûr de lui et peu scrupuleux en affaires comme en amour, autant Detlev est rongé par le doute et peureux face aux femmes, amoureux, sans oser le dire, de Zoé, la sœur un peu hippie de Lustigo.

C’est en suivant par hasard un journaliste australien qui venait de passer une nuit avec Zoé en Indonésie qu’il assista à l’assassinat de celui-ci par un drone. Or ce journaliste enquêtait sur ce qui allait devenir le scandale de l’huile de palme.

Tout est alors en place pour une enquête-thriller avec comme enjeu l’avenir même de l’humanité, d’autant que les produits vendus pour vaincre cette infertilité rendent les bébés à naître profondément infirmes.

Cette crise sert aussi d’apprentissage à Detlev, lui dessille les yeux. Et son constat est amer : il faisait encore partie de la génération des baby boomers "qui avait eu tous les atouts en main et avait irrémédiablement tout gâché, et qui avait servi d’idiots utiles pour les crétins qui avaient succédé".

"On était devenu des esclaves consentants, se dit Detlev. On s’était fait piéger par leurs ruses grossières et on s’était enivré de consommation imbécile. On s’était vautré dans le confort. On avait tout sali, jusqu’aux idées libertaires recyclées en slogans de marketing."

Et l’entropie qui donne le titre au roman, c’est-à-dire la seconde loi de la thermodynamique, ne permet guère d’espoir. Elle explique que le monde va de l’ordre vers le désordre, ce qu’on a cassé ne se remettra pas spontanément en place. Pour Detlev aussi, sa "cathédrale intérieure" avait été détruite par le scandale et ne pouvait être reconstruite.

Entropie Roman De Pierre Gilissen, Éditions Atramanta, 262 pp. Prix env. 18 €, version numérique 4,99 €

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