Dans le Sud profond des États-Unis, la lignée des hommes, si elle est illustre, impose l’obéissance et confère des responsabilités. En parallèle évolue la lignée des purs-sangs, savant assemblage de gènes dont on n’espère rien moins que l’excellence. Dans un cas comme dans l’autre, les faux pas sont redoutés. Mais la nature, de l’homme, de l’animal, a ses raisons, ses faiblesses, ses incertitudes. C’est tout le propos du Sport des rois de C.E. Morgan (née en 1976), vaste épopée qui retrace sur trois générations le destin d’une famille qui se veut exemplaire dans sa manière de vivre, de faire des affaires, d’attirer les regards.

Violence 

La violence est au cœur de ce roman qui ne manque ni de souffle ni d’intelligence. Chez les Forge, les hommes n’épargnent personne, pas même leurs enfants ou leurs épouses - les femmes comptant d’ailleurs moins que les chevaux. Dans cette famille où le nom est ce que l’on possède de plus précieux, on est, "d’abord et avant tout, du Kentucky, puis de Virginie, et en troisième position, un chrétien". D’une génération à l’autre, on devient un "germe amélioré". C’est ainsi que grandit Henrietta, sous la domination d’un père qui n’a qu’une obsession : imposer sa volonté. Mais la jeune femme entend faire ses propres choix, conquérir quelque liberté, elle qui se sent "aussi prise au piège de moi-même que n’importe quel pur-sang". C’est ainsi qu’elle engage Allmon. Il est Noir et sort de prison - tout ce qu’exècre son père. Elle n’en a cure : elle a senti chez lui quelque chose de différent qui l’étonne.

C.E. Morgan © Gallimard

Allmon a connu une enfance des plus misérables, accablée par l’acharnement du mauvais sort. Abandonné par son père, un Blanc inconséquent, poussé par la maladie de sa mère à assumer des responsabilités qui n’étaient pas les siennes, il n’a eu d’autre choix que de se battre pour survivre. Avec les chevaux, il se révèle le meilleur : c’est lui qui fera d’Hellsmouth, la pouliche d’exception des Forge, une championne. Non sans faire vaciller l’ordre établi.

Racisme primaire

De sa plume cérébrale et précise, C.E. Morgan mène son récit tambour battant, entremêlant la trame principale avec des éclats de contes et de légendes. Du tumulte des vies retracées aux plus vils penchants humains, personne n’échappe à sa sagacité. C’est encore sans fard qu’elle dépeint le racisme dans ce qu’il a de plus primaire, le poids des héritages, le prix à payer pour tout élan de rébellion. Quand les tentatives de se réapproprier sa propre histoire se paient au prix fort. "L’homme qui détruit se détruit lui-même." Or l’esprit de conquête, dans son piétinement des lois et son entêtement aveugle, n’est pas toujours souverain. Qu’elle soit blessure ou faiblesse, la fragilité peut le faire dévier de sa trajectoire. Si effrayante et toute-puissante soit-elle, cette Amérique-là a un talon d’Achille. Offrant au présent un troublant écho.

C.E. Morgan | Le sport des rois | traduit de l’américain par Mathilde Bach | Gallimard | 649 pp., env. 24 €

© D.R.

EXTRAIT

"Tous ces petits poulains imparfaits bénéficieraient de protection, de soins et de récompenses in aeternum, ils n'avaient qu'à faire leurs preuves au sport des rois - quelle chance étrange que l'inconscience d'un cheval. Quelle femme pouvait espérer ne serait-ce que la moitié de tout cela en ce bas monde ? Elle se mit à rire, tout à coup. Ce n'était pas un rire amusé. Il jaillit en un cri confus, ambigu. Puis il se mit à bouillir et fusa du centre d'elle-même avec une force absurde."