Les harragas, en Algérie, sont les «brûleurs de route». L'expression, rude comme le pays, désigne les candidats à l'exil, qu'ils le restent ou qu'ils réussissent. Dans une société plus souvent qu'à son tour déchirée par l'histoire, ils sont nombreux à se laisser tenter de brûler leurs vaisseaux. Boualem Sansal consacre son quatrième roman à cette tentation ancestrale. «On quitte davantage ce pays qu'on n'y arrive», écrit-il ajoutant: «C'est une malédiction qui se perpétue de siècle en siècle depuis les Romains.» Et encore: «Nous sommes tous, de tout temps, des harragas, des brûleurs de routes, c'est le sens de notre histoire».

VENDANGE TARDIVE

Boualem Sansal est une vendange tardive dans la littérature d'Afrique du Nord. Cet économiste est directeur général au ministère algérien de l'Industrie quand, la cinquantaine venue, lui prend l'envie de traduire dans des romans les colères qu'il ne peut plus contenir devant la dégradation de la société algérienne. Son amitié avec le regretté Rachid Mimouni le convainc de tenter ce saut dans l'écriture. «Le serment des barbares» (Folio), sa première oeuvre de fiction, fait sensation en 1999: le style, comme un oued tumultueux, tranche dans le paysage littéraire algérien où ceux qui ne se plient pas aux convenances politiques et religieuses le payent souvent de leur vie.

Sélectionnée par les Goncourt, cette première oeuvre surprend la critique qui se retrouve unanime. Une fiction rabelaisienne permet à celui qui s'impose d'emblée comme un remarquable écrivain d'en dire plus que le haut fonctionnaire prisonnier de ses chiffres. Un fonctionnaire qui ne le restera pas longtemps: après un deuxième roman («L'enfant fou de l'arbre creux», 2000, Folio) et un troisième («Dis-moi le paradis», 2003), il se retrouve licencié. Ses fictions en ont trop dit sur un régime qui, aujourd'hui comme hier, reste celui d'une stricte pensée unique. Des fictions qui ont évolué, sinon sur le fond, du moins dans la manière.

Au fil des années, la violence le cède à l'ironie, voire à l'humour et à la sensualité. Les personnages sont mieux cernés, leur histoire moins tempétueuse. Avec ce quatrième roman, Boualem Sansal fait montre, plus encore que les fois précédentes, d'une totale maîtrise dans le récit. Lamia, pédiatre, «vieille fille» de 32 ans, vit dans la solitude d'une maison familiale hantée par les souvenirs des ancêtres. Elle se trouve brutalement bousculée par Chérifa, une jeune fofolle, enceinte de surcroît, surgie d'on ne sait où et qui va retourner son destin comme les strings et autres tee-shirts qu'elle laisse traîner partout. Entre les deux femmes se noue une relation à haine et à coeur. Dépassant cette fois la description des dérives du pouvoir et des cicatrices laissées par celles-ci dans le petit peuple, l'auteur se livre ici à une très attentive observation psychologique par-delà les générations et les pages d'histoire.

ESPÉRANCE

Pour la première fois dans l'oeuvre de Boualem Sansal, «Harraga» laisse une place à une espérance convaincante parce qu'inscrite dans le quotidien. Certes, l'auteur dénonce une fois de plus les indéracinables absurdités qui paralysent toujours la société algérienne. Mais la réflexion qu'il esquisse à travers le magistral portrait de la pédiatre va bien plus loin que de simples règlements de compte. L'exil qui tente tellement d'Algériens n'est-il pas une fausse issue parce qu'il ne peut déboucher que sur une impasse, l'humiliation d'un refoulement ou l'enfermement dans un camp de transit à la frontière marocaine ou, simplement, la honte de la fuite? La véritable harraga ne doit-elle pas être d'abord intérieure? S'il faut brûler les routes, ne faut-il pas d'abord brûler sa route personnelle? Brûler les tentations d'abandon ou de violence pour permettre à la vie de renaître là où elle est, encore et toujours?

Il faut découvrir, avec l'issue de l'affrontement entre Lamia et Chérifa, les dernières pages de ce roman tellement d'aujourd'hui: elles apportent une réponse lumineuse à ces questions.

© La Libre Belgique 2005