Après le succès - plus de cent mille exemplaires - du «Roman de Saint-Pétersbourg», paru en 2003 pour le tricentenaire de l'autre «Venise du Nord», Vladimir Fédorovski nous conte «Le Roman du Kremlin» (Editions du Rocher/ Le Mémorial de Caen, 250 pp., env. 19,50 €). Ancien diplomate qui - parmi ses nombreux ouvrages - publia en collaboration avec Gonzague Saint-Bris «Les Egéries romantiques» et «Les Egéries russes», V.F. vient de se voir attribuer en Italie, pour ce «Kremlin», le Prix du «meilleur document de l'année», décerné par la Fédération des Associations des écrivains de langue française.

Lieu d'«orgies, de meurtres, de complots», le Kremlin est d'abord un château - kreml signifie forteresse - qui remonte au XIIe siècle et «où le monde slave a donné libre cours au meilleur et au pire». Un lieu que connaît forcément le Moscovite de naissance que vous êtes...

En tant que diplomate, j'y ai connu Brejnev (dont je fus l'un des interprètes), puis Gorbatchev - j'étais le porte-parole des antiputschistes en août 91-, et Boris Eltsine. Enfin, Vladimir Poutine, ancien chef des services secrets et parfait produit du KGB, qui, depuis 1999 et l'éviction du Premier ministre Evgueni Primakov (sorte de Lawrence d'Arabie soviétique), assure la résurrection de la Haute Police du Kremlin, créée sous Nicolas Ier. L'historien doit refléter la réalité, quelle qu'en soit la couleur. Ne pas juger. On est parfois étonné de ce qu'on découvre...

Par exemple?

Un jour, en compagnie de... Saddam Hussein, j'ai pu visiter la bibliothèque personnelle de Staline. Hé bien, on n'y trouvait pas de livres de (ou sur) Marx et Lénine, mais des études sur Ivan le Terrible dont Staline s'inspira des méthodes sanguinaires. Mon regard est aussi tombé sur des ouvrages de... magie noire dont certains passages avaient été soulignés à la main. Staline était un maniaque du secret, hanté par la menace d'un complot: autour du Kremlin, quinze mille hommes veillaient sur sa sécurité comme sur celle de son entourage, quinze mille! Staline qui disait: «Le peuple a besoin d'une idole, le peuple a besoin de fétiche, le Kremlin a besoin d'un tsar».

Vous surprenez parfois...

Quand je dis qu'il faudrait «réhabiliter» Raspoutine? Oui. On l'a pestiféré parce qu'il voulait faire sortir la Russie de la Première Guerre mondiale. De même Beria, qui avait dirigé d'une main d'acier la police secrète. Bien sûr que cette âme damnée de Staline était un tueur, mais ils l'étaient tous! Avec 25 ans d'avance, Beria avait néanmoins compris que la Russie devait se rapprocher de l'Occident, qu'il fallait libéraliser l'économie; il fut peut-être, au printemps 53, le précurseur des futurs réformateurs. Et Khrouchtchev - qui l'a «diabolisé» lors du XXe Congrès, trois ans plus tard - avait autant de sang que lui sur les mains. Je dérange, parce que je pose des questions directes, pas des questions simplistes.

C'est un livre sur la désinformation historique...

Oui. Mais j'ai confiance dans l'avenir de la Russie, gigantesque vivier de savants, d'artistes. Elle va décoller dans le bon sens: celui de la collaboration avec l'Europe.

© La Libre Belgique 2004