Entretien A Paris

Quand Louise Erdrich se lance dans l’écriture d’un nouveau texte, sa famille le comprend sans qu’elle ait à la prévenir. "Comme je tâtonne dans le noir, je cuisine mal, je traîne dans la maison. Mais dès l’instant où j’ai trouvé la voix de mon personnage, il y a comme une bouée de sauvetage qui me tire de l’obscurité. Et les miens le savent aussi vite." Eminente représentante des lettres américaines, née d’une mère Ojibwé, Louise Erdrich n’a cessé, au fil d’une œuvre riche et passionnante ("La chorale des maîtres bouchers", "Love Medecine", "La malédiction des colombes", entre autres), d’honorer, en conteuse hors pair et passeuse de traditions, la culture indienne, celle de ses ancêtres de la réserve de Turtle Mountains, dans le Dakota du Nord. Elle était l’un des prestigieux invités du festival America, qui s’est tenu il y a peu à Vincennes.

Que signifie pour vous être écrivain aujourd’hui ?

Je m’attache à des formes traditionnelles du roman que certains méprisent, notamment en continuant à écrire à la main, sans utiliser ni Twitter, ni Facebook, tout en ayant quand même un ordinateur pour m’aider à mettre mes mots en forme. D’un point de vue plus philosophique, je fais la distinction entre "moi écrivain" et "moi citoyen". Les expropriations de terre appartenant aux Amérindiens continuent. Les richesses du sous-sol, minerais et réserves de pétrole, sont toujours convoitées. Il y a aussi les barrages posés sur les rivières. Or les terres sont leurs dernières richesses. En tant qu’artiste, je veux pouvoir témoigner sans ennuyer le lecteur. Je ne veux pas écrire de traité polémique, ce n’est pas mon mode d’expression. Ma stratégie est de trouver une histoire, une relation entre des personnages et des émotions pour exprimer ces faits toujours actuels. Ce, le plus honnêtement possible, avec une dose de tension, pour captiver le lecteur. On ne peut ignorer ce qui se joue à chaque seconde de notre vie. Les traumatismes anciens continuent à nous influencer. Je cherche à exprimer dans mes écrits un sentiment de perte et une vraie détermination à changer les choses.

Et en tant que citoyenne ?

A Minneapolis, où je vis, j’ai créé une librairie, "Birch Bark" (soit "écorce de bouleau"), dédiée aux amoureux des livres comme moi, mais aussi dans le but de défendre les Amérindiens, pour lutter contre les stéréotypes qui perdurent - ils sont attachés à la terre, pauvres, alcooliques, inadaptés à la ville, n’ont ni art ni style, ne participent pas au monde d’aujourd’hui, ce qui est totalement faux. Ma librairie est un foyer destiné à mettre en avant les intellectuels et les artistes amérindiens, pour instaurer un dialogue vrai autour de leur culture.

On retrouve parfois les mêmes personnages dans vos nouvelles et dans vos romans. Doivent-ils s’épanouir dans des textes courts avant de prendre leur envol vers un niveau plus ample ?

Je ne sais jamais exactement comment cela s’opère. Quand je commence un texte, c’est comme s’il y avait une tempête dans mon cerveau. Je m’attache à travailler chaque élément, à mettre de l’ordre. C’est un travail pleinement satisfaisant et très gratifiant. J’aime écrire, l’écriture est ma vie. Mais ces connexions, je ne les contrôle pas toujours. Elles interviennent comme si je n’avais pas de réelle prise sur ces histoires et ces personnages.

Dans la préface à la réédition de “L’hiver dans le sang” de James Welsh, vous écrivez : “Ce monde d’ossements et de vent est peut-être désolé mais il regorge de vie, et la vie se compose d’histoires”. Parce que les histoires nous structurent et nous aident à vivre ?

Absolument. Nous naissons tous avec le besoin d’histoires et de narration. Une fois qu’un enfant découvre le langage, il veut des histoires et demande à ses parents de lui en raconter. C’est un besoin qu’on ne peut réprimer sans qu’on sache pourquoi. C’est une part de nous qui nous aide à comprendre ce que l’on est, ce que sont les autres, ce qu’est le monde. C’est aussi pourquoi je persiste à croire que nous avons besoin du livre physique, et ne pourrons jamais nous en passer.

La transmission est un élément important dans votre œuvre. Pourtant, dans “Ce qui a dévoré vos cœurs”, vous expliquiez qu’il y a des choses à propos desquelles vous ne pouvez écrire…

Je n’écris pas ce qui n’a pas été écrit. Je m’appuie sur la langue vernaculaire, le langage commun et les sources prééxistantes. Si j’entends une histoire qu’on ne peut révéler, je ne la mettrais jamais par écrit. Au départ, il me semblait très difficile de ne pouvoir tout écrire, de devoir garder certaines choses secrètes, mais, très vite, j’ai réalisé que j’aurais toujours des choses à partager tant il y a à dire sur ma culture.

Dans “Le jeu des ombres”, vous explorez les limites de la vie privée, en posant cette question : où finit l’amour, où commence la prise de contrôle de l’autre qu’on dit aimer ?

Je voulais écrire un roman contemporain en me focalisant sur l’histoire d’un couple. Les gens ont souvent une vision stéréotypée des Amérindiens, les voient retranchés dans le passé. Là, j’ai choisi un couple d’origine améridienne et d’aujourd’hui, qui vit dans un cadre urbain et qui, en tant que couple, connaît les mêmes foutus problèmes que n’importe qui.

Irene écrit des journaux intimes, Gil est peintre. En plus de l’émulation artistique dans le couple, c’est la représentation de l’autre qui est en jeu.

Tout à fait. Je voulais écrire un roman où plusieurs couches se superposent pour aborder l’image politique de la femme, la féminité, la façon dont se l’approprient les hommes, dont elle est construite par la culture commerciale qui nous entoure car, finalement, elle est contrôlée par l’homme.