On a souvent annoncé la mort du livre ou, en tout cas, celle du papier. Passé le vent de panique qui a saisi éditeurs, lecteurs et libraires dès l’apparition de l’ebook, on constate que l’apocalypse annoncée n’est pas pour tout de suite, et que le papier et le numérique ne sont pas nécessairement voués à se manger l’un l’autre.

A en croire Philippe Goffe, libraire dans le Brabant wallon et fondateur de Librel, le marché de l’ebook connaît d’ailleurs une certaine stagnation, voire une régression, dans les pays anglo-saxons, où il avait connu une croissance très rapide. "Ce qui est normal, pour un marché qui a connu une bulle et qui aujourd’hui se stabilise", analyse-t-il.

"La perspective de voir le livre numérique prendre une part importante est toujours là, nuance Bernard Saintes, dont la librairie louviéroise est membre de Librel. Mais on a crié au loup en disant que le papier était condamné à très court terme, ce qui n’est pas juste". Pour Philippe Goffe, "le numérique ne dépassera pas les 20 % du marché avant longtemps". Actuellement, "cela représente entre 3 et 4 % du marché du livre global, c’est-à-dire pas grand-chose".

Le métier de libraire évolue

"Pour le moment on ne voit pas de progression du numérique", ajoute Bernard Saintes, dont la librairie vend des livres papier sur Internet depuis dix ans et a décidé de rejoindre Librel pour sauter dans le train de l’ebook. "Les libraires doivent rester des médiateurs quel que soit le support. Je ne suis pas de ceux qui sacralisent le papier. Ce qui m’importe, ce n’est pas le support, c’est l’histoire."

Librel est une plateforme fédérant une trentaine de libraires indépendants en Belgique francophone. Créé voici un an avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le portail vise à outiller les libraires pour faire face aux géants tels qu’Amazon ou Google, en matière de vente d’ebooks notamment.

"Des clients nous demandaient d’acheter des livres numériques que nous ne pouvions pas leur procurer parce qu’il y a tout un système, une infrastructure à mettre en place, trop lourde pour un petit libraire", explique Bernard Saintes. Concrètement, les utilisateurs peuvent choisir dans un catalogue de quelque 400 000 références à lire sur ordinateur, tablette, liseuse ou smartphone.

Ce qui différencie Librel des autres vendeurs, c’est qu’à la fonction marchande s’ajoute le cœur de métier de libraire, qui fait souvent défaut chez les grands acteurs du Web : des conseils, informations et coups de cœur humains, personnalisés. Chaque librairie dispose ainsi d’un "corner", un espace propre sur le portail. Pour Bernard Saintes, "l’idée n’est pas de changer notre métier et de vendre du numérique plutôt que du papier", mais de compléter une offre. Une nécessité, vu le risque de perdre la fidélité de certains clients au profit des grands groupes internationaux.

Mutualisation des moyens

Après un an d’activité, Librel n’attire pas encore les foules : "quelques centaines de livres vendus par mois", estime Bernard Saintes. Des chiffres que refuse de confirmer Philippe Goffe. Celui-ci ne communiquera pas les chiffres de Librel "tant qu’Amazon ne publie pas les siens", sourit-il, mais ils sont "tout à fait honorables".

Malgré sa faible part de marché, la vocation de Librel est de "contrebalancer la force de frappe des puissants par un prolongement de proximité", explique Bernard Saintes. Outre l’ancrage local, la force d’un tel projet repose sur la mutualisation des moyens techniques et de la communication, enjeu crucial sur la Toile : "Il faut être très présent sur les réseaux sociaux", précise Philippe Goffe.

Il faut aussi "tout le temps s’adapter, proposer un portail de plus en plus agréable et compétitif, explique Bernard Saintes. Pour arriver à ça, il faut se grouper". Le potentiel est là et Librel espère bien s’affranchir des financements publics (à hauteur de 100 000 euros au départ) qui ont permis sa création. "C’est un investissement sur l’avenir", conclut Philippe Goffe.


Une journée professionnelle est consacrée au livre numérique, ce lundi à la Foire du livre.


Les bibliothèques s’y mettent aussi

Prêt numérique. Les libraires ne sont pas les seuls à monter dans le train. En parallèle de Librel, la Fédération Wallonie-Bruxelles a créé Lirtuel, une plateforme regroupant les 500 bibliothèques publiques de son territoire, où l’on peut emprunter des ebooks en ligne à condition d’être membre d’une bibliothèque. Un peu plus de mille titres sont disponibles actuellement mais le catalogue augmente de mois en mois. L’initiative est calquée sur le modèle québécois, âgé de cinq ans, et qui présente des résultats tout à fait prometteurs.

Fausse concurrence. Le fondateur de Librel, Philippe Goffe, lance en plaisantant à demi que ses principaux concurrents pourraient bien devenir les bibliothèques, ce que Lirtuel réfute. "Premièrement, nous sommes leurs principaux acheteurs", rappelle son gestionnaire Alexandre Lemaire. D’autre part, "on ne constate pas de cannibalisation dans les régions où le marché est plus mûr comme le Québec. Au contraire, les achats par les bibliothèques ont augmenté de 33 % les ventes numériques des libraires". "Pour le moment, explique-t-il, libraires et bibliothèques sont alliés pour faire entrer la lecture numérique dans les habitudes des citoyens".