Les mots de l’éros

Camille Perotti Publié le - Mis à jour le

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Elle se laisse envahir par la musique. Entre les ors de cette église, les notes s’insinuent et envoûtent la jeune femme. Cela doit être du Bach "une Cantate", lui apprend le curé qui lui offre l’enregistrement. Se lier avec le violoniste qui interprète cette partition devient alors une idée fixe. Ce message électronique : "Monsieur, la musique est pour moi l’impossible, ce qui toujours m’a fascinée en me restant inaccessible; or je viens de vous entendre, dans une obscure église de province, et vous avez changé ma vie", signe le début de leur correspondance. Au fil des écrits échangés, la tension augmente, l’attente s’intensifie, l’amour se tisse et vient le jour J, la rencontre décisive qui, malheureusement, n’est qu’un rendez-vous manqué. Les corps ne s’accordent pas, la sensualité manque à l’appel dans l’obscurité tout comme la finesse du geste et du toucher. Comment les mains d’un tel musicien peuvent-elles manquer de doigté ? Peu après, elle rencontre une femme, plus âgée. Avec elle, la relation charnelle se fait dévorante, passionnelle, un paroxysme sur fond de musique baroque. Puis, lassée, elle ressent un nouvel élan d’amour pour le violoniste.

Sandrine Willems, psychologue et écrivaine, raconte les "crues et tarissements" du désir et l’exploration des corps. "Ecrire un livre érotique était une demande de l’éditeur que j’ai accepté d’emblée. C’est une tentative de dire l’indicible, de toucher à des choses qui sont difficilement accessibles aux mots. C’est aussi une hyperintrospection - il y a y une importante charge autobiographique, pour moi, le monde érotique est indissociable de la mystique et de la musique."

Telle une partition, Sandrine Willems, dans son roman à la première personne, explore les corps masculins et féminins dans un aller-retour entre la femme allemande et son lien avec le violoniste.

OPPOSÉS

"J’ai recherché ce que peut être l’érotisme pour un homme et pour une femme. C’est difficile d’en parler parce qu’on est toujours d’un côté ou de l’autre et on bute en essayant d’imaginer. Eros en son absence est une interrogation sur les limites parce qu’on ne vit pas le corps de la même façon et, plus je vieillis, plus les limites sont floues." Pourtant, si Sandrine Willems lutte contre un certain dualisme, elle joue avec les opposés; le masculin et le féminin, le romantisme et le baroque, le nord et le sud, où se déroule cette exaltation érotique. Cette même douce exaltation qui sublime les corps et la sexualité, par laquelle s’exprime toute l’attirance ressentie, glisse parfois vers la recherche effrénée d’une jouissance paroxystique, presque perverse. "C’est pervers au sens d’un jeu avec la non-norme. On est tous, enfants, des pervers polymorphes, jouissant par tous les pores, comme l’explique Freud. Ensuite, cette énergie doit se concentrer mais nous perdons cette sensualité exacerbée de l’enfance. La perversité, c’est cela, jouir, de tout son être, sortir du cadre."

C’est par cette jouissance suprême que surgit le lien avec la mystique, chère à l’auteure : "L’extase mystique, c’est l’histoire du vide qui comble car ce n’est pas le fait de posséder un objet qui comble mais de sentir l’abîme qui fait qu’on ne le rejoindra jamais. Dans une relation amoureuse on ressent cela, on n’est jamais assez proche, ce n est jamais assez, le toucher n’est pas un absolu en soi. Tout comme dans la mystique; on n’atteint pas Dieu."

Au-delà de l’érotisme des corps, Sandrine Willems interroge aussi le pouvoir des mots dans ce beau roman d’amour, délicatement écrit. "La relation par correspondance du début impose un questionnement. Jusqu’où peut-elle exister par les mots et susciter le désir ? Jusqu’où peut-on se dire ? La parole a quelque chose de magique."

Camille Perotti

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