L’Ange Esmeralda", la nouvelle qui donne son titre à ce recueil de neuf textes écrits entre 1979 et 2011, présente l’envers du paradis, donc l’enfer : un quartier en déshérence de New York, loin des néons commerciaux de Time Square. Edgar tente d’y aider junkies, laissés-pour-compte ou adolescents déjà livrés à une vie d’expédiant. Homme de lettres et de mots, DeLillo projette sa rigueur sur ses personnages. De même que "si l’on utilise de la poudre à récurer pour le flacon d’eau de Javel, comment nettoie-t-on le récipient d’Ajax ?", la préoccupation principale de la vieille nonne que l’on suit dans ce récit concerne la syntaxe et la grammaire des jeunes voyous qu’elle croise. Dans "La Famélique", autre nouvelle, le personnage central "pensait aussi qu’il devait exister un autre mot qu’anorexique, qui l’aiderait à cerner plus clairement, un mot inventé pour que certains individus y aspirent, comme s’ils étaient nés et avaient grandi précisément pour s’y emmitoufler". Au début de "Dostoïevski à minuit", deux "garçons à l’air grave" dissertent sur l’étymologie du mot "anorak". Dans "Baader-Meinhof", un homme s’obstine à demander à une femme de lui décrire ce qu’elle ressent en voyant une série de peintures d’après les photos mortuaires d’Andreas Baader, Ulrike Meinhof et Gudrun Elsin, les trois leaders de la Fraction Armée Rouge allemande, retrouvés morts dans leur cellule en 1976 (on y aura reconnu les tableaux la série de Gerhard Richter qui donne son titre à la nouvelle).

Des mots pour faire vivre des images et des émotions, c’est bien l’art d’un écrivain. Et DeLillo n’a pas son pareil pour saisir l’air du temps. "Le Marteau et la Faucille", avant-dernière nouvelle du recueil, met en présence des traders déchus et condamnés avec une télévision où deux fillettes ayant déjà perdu toute innocence résument dans un programme pédagogique la crise des subprimes sous la forme d’une novlangue terrifiante qui symbolise bien la spirale de perte des repères et de sens du monde de la finance mondiale. Et, tant qu’à jouer des mots, "Création" est le titre de la première des nouvelles - déclaration d’intention en forme de lapalissade pour un artiste - tandis que "La Famélique" qui referme le livre pourrait caractériser l’écriture de DeLillo, sans gras ni excès de figure de style.

L’autre point commun qui semble relier ces nouvelles est le vase clos - ce qui, dramatiquement parlant, ne diffère guère du huis clos, espace pratique pour emprisonner des personnages de fiction. Soit une île paradisiaque dans "Création", où se retrouve piégé un couple de touristes suite à un enchaînement d’annulation de vol. Une station orbitale dans "Moments humains dans la Troisième Guerre mondiale", le circuit de jogging quotidien du "Coureur", la prison de "Le Marteau et la Faucille" Même au grand air, ces héros semblent enfermés dans leurs habitudes ou leurs schémas.

Chez l’auteur d’"Outremonde", le realpolitik des grands de ce monde s’applique aussi au commun des mortels. Edgar, la nonne de "L’Ange Esmeralda", profite de ses tournées de charité dans le Bronx pour repérer les carcasses de voitures abandonnées, information que lui paie sous forme de dons Ismael, fournisseurs des ferrailleurs de Brooklyn Un boulot qu’elle fait si bien qu’Ismael pourrait "diriger le monde" si ces "gars" étaient aussi efficaces. Les souvenirs des fractures d’hier - qui furent naguère toile de fond des romans de DeLillo - guerre froide ou bloc idéologique - nourrissent toujours la paranoïa ou les angoisses des individus d’aujourd’hui : entre les lignes de "Le Marteau et la Faucille" surgit l’idée que, sans l’effondrement de l’URSS et la victoire autoproclamée de l’ultralibéralisme, les maîtres de la finance mondiale n’auraient peut-être pas joué à la roulette russe.

L’Ange Esmeralda Don DeLillo traduit de l’américain par Marianne Véron Actes Sud 252 pp., 21,80 €