Phénoménal ! Les ventes de L’Anomalie (Gallimard), le prix Goncourt 2020 d’Hervé Le Tellier, arrivent à 930 000 exemplaires et ce n’est pas fini. L’écrivain, auteur aussi de poésie et de pièces de théâtre, président de l’Oulipo (atelier de littérature expérimentale), est propulsé à la deuxième place des meilleures ventes pour un Goncourt après L’Amant de Marguerite Duras.

Ce mardi, il recevait à Bruxelles le Choix Goncourt de la Belgique, un prix littéraire créé en 2016, désigné par un jury d’étudiants de 10 universités et 10 hautes écoles francophones et néerlandophones belges.

En dehors de ses qualités littéraires, comment expliquer cet engouement exceptionnel ?

La sortie du livre en période de confinement a dû jouer. Brusquement, il n’y avait plus de cinéma, de théâtre, même plus de restaurant qui alimente souvent la discussion des Français. Il ne restait que le livre et les séries télé (regardez le succès d’En thérapie). La sélection du roman dans de nombreuses premières listes des prix et le bouche-à-oreille ont marché. Le thème aussi : le titre L’Anomalie semblait refléter la situation que chacun vivait, comme le thème où chaque personnage se confronte à son double, juste un peu décalé dans le temps. On a tous vécu cette brusque coupure entre le monde d’avant et le monde d’après. De plus, privés de voyages, les lecteurs ont pu voyager dans ce livre et y rencontrer une foule de personnages loin de la bulle imposée. Avec, en prime, un certain humour dans une époque qui ne s’y prêtait pas. Enfin, le report du prix Goncourt a créé une attente supplémentaire.

Votre roman réunit tous les publics.

Mon intention était bien de réaliser un livre à la fois complexe et grand public. Je n’ai personnellement pas de souci avec une littérature dite populaire. Et les autres plus exigeants peuvent retrouver dans le roman mon idée de changer de genre littéraire pour chaque personnage et d’y trouver des allusions à de grandes œuvres comme " Tous les vols sereins se ressemblent ", renvoyant à l’incipit d’Anna Karénine : "Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa fa ç on. " Ou le rappel de celui d’Aurélien d’Aragon : " La premi ère fois qu’Aurélien vit B é r énice, il la trouva franchement laide." Ou un extrait de Romain Gary. Mais je ne voulais pas que cela freine la lecture et ce jeu n’a pas d’importance pour ceux qui ne le voient pas. Ce sont "des œufs de Pâques" dans le texte comme disait Flaubert.

Où en sont les traductions ?

Le roman est déjà sorti en Espagne et en Italie, 35 traductions sont en cours. J’ai créé sur Internet, avec les 35 traducteurs, un document où chacun peut partager avec d’autres ses questions et remarques. Nous avons ainsi discuté des problèmes de temporalité. Les traducteurs sont nos meilleurs lecteurs. Le traducteur grec m’a fait remarquer une erreur dans la devise de l’US Air Force.

À vos nouveaux lecteurs qui veulent lire vos livres précédents, que conseillez-vous ?

Toutes les familles heureuses (2017, Livre de Poche), sur mon enfance, débarrassée de tout pathos, pour qu’on sache d’où je viens. Et Assez parlé d’amour (2009, Lattès) qui, sur une idée très différente, rejoint la construction de L’Anomalie.

N’y a-t-il pas une injustice qu’un de vos romans se vende 40 fois plus que les précédents (12 000 à 25 000 exemplaires chaque fois) et plus globalement qu’une littérature plus populaire écrase l’autre ?

C’est injuste qu’une dizaine d’auteurs chaque année fassent à eux seuls 50 % des ventes. Au moins, cela me débarrasse de l’obligation de faire aussi bien pour le suivant : c’est impossible. Mais je n’aime pas tracer une ligne rouge entre bonne et mauvaise littérature. Cette ligne est floue et mouvante. Je n’ai, par exemple, jamais pu lire La Tentation de saint Antoine de Flaubert. La définition de l’auteur est simplement pour moi, celui qui est publié, définition purement économique (qui renvoie aux termes droits d’auteur).

Cela rappelle Marcel Duchamp qui disait qu’une œuvre est ce qui est exposé, même un urinoir.

Duchamp était un farceur proche de l’Oulipo. On l’aime bien comme Dubuffet et l’art brut, comme des marginaux tels le facteur Cheval et son Palais idéal que je visite souvent. On aime aussi des fous littéraires comme le Belge André Blavier qui proposait un monde. Quand j’écris, je suis traversé par un sentiment d’imposture indispensable. Un écrivain doit douter.

La contrainte oulipienne est-elle féconde ?

Bien sûr. J’écris de la poésie, y compris avec des rimes. Victor Hugo n’aurait pu évoquer la mort de sa fille Léopoldine dans Les Contemplations sans placer sa douleur dans la contrainte des rimes et du rythme.