L’histoire des Romanov, écrit Mme Hélène Carrère d’Encausse, est un extraordinaire "roman du pouvoir", mais toujours accompagné de sang, ce qui confère à cette dynastie "une dimension constamment tragique qu’on ne rencontre chez aucune autre en Europe". Si tous méritent de retenir l’attention, trois se distinguent particulièrement à ses yeux - Pierre le Grand, Catherine II, Alexandre II - pour l’éclat avec lequel ils ont répondu au double défi lancé par l’histoire de la Russie : comment rattraper le retard dû à la longue stagnation des années mongoles (1238-1480) ? Comment réintroduire la Russie dans l’histoire de l’Europe en fondant un Etat russe de type européen ?

Ces deux questions constituent les lignes de force du beau livre que la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française consacre aux douze monarques qui se sont succédé sur le trône moscovite à partir de 1613. Cette année-là, pour clore le Temps des Troubles, qu’avait ouvert le décès d’Ivan le Terrible (1584) et qui avait vu les Grands, dont Boris Godounov, se disputer le pouvoir, une assemblée représentative de la société décida de proclamer tsar Michel Romanov, alors âgé de 16 ans, apparenté par son grand-père à la dynastie éteinte d’Ivan, mais resté à l’écart des intrigues et des ambitions du quart de siècle écoulé.

Au XVIIe siècle, la Russie existait, mais il n’y avait plus d’Etat. Pierre le Grand s’employa à en jeter les fondements politiques et culturels. Catherine II, "fille des Lumières", poursuivit son œuvre, favorisant civilisation urbaine et développement culturel, avant de faire marche arrière au vu des excès auxquels avait conduit la Révolution en France. Enfin, Alexandre II révolutionna l’Etat russe par de grandes réformes, dont l’abolition du servage en 1861 fut la plus retentissante.

Ce que les tsars n’ont pas réussi à surmonter, c’est la coexistence en Russie de deux cultures : d’un côté, la culture populaire, paysanne, pétrie par l’Orthodoxie, la tradition byzantine et le sentiment slave, et caractérisée par un esprit de solidarité, d’abnégation, de justice sociale, mais qui couve aussi un anarchisme latent; de l’autre côté, une culture inspirée par le modèle européen, rationnel, libéral, dont le poète Pouchkine sera une des premières incarnations.

Les tsars se sont appuyés tour à tour sur l’une et sur l’autre, parfois même au cours d’un même règne. Chaque fois que leur libéralisme risquait de mettre en péril leur pouvoir arbitral, la paix sociale, la cohésion nationale et la place du pays sur l’échiquier international, ils faisaient retour à l’autocratie et à la répression, qui leur paraissaient indispensables à la préservation de l’Etat, de son unité, de ses équilibres, de sa place dans le monde. Ce qui fait dire à Mme Carrère d’Encausse que l’histoire de la Russie sous les Romanov fut à la fois dure et magnifique.

Cette clé de lecture me paraît rester valable pour comprendre la politique du président Poutine. Lors de son accession au pouvoir, il a trouvé comme Pierre le Grand une Russie sans Etat. Il lui fallut le reconstruire, dans un pays qui est le plus étendu du monde, et peut-être le plus diversifié, ethniquement, religieusement, culturellement, économiquement.

Une grande différence, me fait observer Mme Carrère d’Encausse, lors d’un trop bref entretien à Bruxelles, est que l’Europe n’est plus le modèle, l’idéal, la référence qu’elle était pour les tsars. L’univers a changé. Les pôles d’innovation, de puissance, de croissance ne s’y trouvent plus. En outre, elle est devenue, spirituellement, le continent le moins religieux du monde. D’où le recentrement opéré par Poutine pour faire de l’Etat russe un Etat eurasien.

Entre-temps, aussi, les Russes ont réinvesti leur histoire, que les Soviétiques avaient occultée pendant 70 ans. Un récent sondage a révélé que la majorité des jeunes voit dans le tsar martyr Nicolas II le "meilleur dirigeant du XXe siècle". Un indice révélateur. Le livre de Mme Carrère d’Encausse est en cours de traduction en Russie.Jacques Franck

Les Romanov Hélène Carrère d’Encausse Fayard 444 pp., env. 24 €