Les sexes, façon commerce équitable

Aurore Vaucelle Publié le - Mis à jour le

Livres & BD “Ne vous taisez plus” proposent les deux journalistes Denise Bombardier et Françoise Laborde. Un texte coup-de-poing qui exprime un ras-le-bol face au machisme ordinaire, l’affaire DSK en ligne de mire. Françoise Laborde en raconte la genèse. Entretien

Quelle est cette démarche qui vous a poussée à écrire ce petit livre où il est question de l’actuel rapport homme/femme, c’était pour vous presque une obligation ?

Denise et moi sommes amies, avec des regards parfois jumeaux, parfois différents sur la France et le Québec. Mais là, avec l’affaire DSK, on a partagé le même effarement, face à cette situation où tout le monde prenait fait et cause pour le supposé agresseur et n’avait pas un mot pour la supposée victime. Le tout avec une telle outrance... Certes, on peut comprendre que lorsque l’on a un ami dans la difficulté Mais là, c’est quand même toute cette intelligentsia de gauche, celle-là même qui fait des leçons de démocratie à la terre entière qui, subitement mettait en cause le système judiciaire américain, en parlant d’infamie Ça nous a beaucoup choquées.

Une évidence, une nécessité que ce petit ouvrage qui conseille de ne plus se taire. Et pourtant on se demande pourquoi il était nécessaire que ce soit dit… ou redit.

On s’est rendu compte qu’au fond toutes les femmes, pas forcément au même degré que Nafissatou Diallo ou Tristane Banon, avaient vécu des circonstances embarrassantes sur le plan de leur intimité, avec leur supérieur hiérarchique, un professeur, leur confrère, et qu’elles étaient démunies face à cela. Aujourd’hui, c’est comme si elles avaient intégré cette dimension, qu’il faut sourire bêtement pour ne pas passer pour une coincée ou une hystérique. Au Québec, on a fait le chemin inverse. Quand un homme se trouve trop empressé auprès des femmes (en France, on dirait galant, n’est-ce pas !), ce sont ses confrères masculins qui le lui signifient.

On lit ces témoignages dans votre livre : des femmes dévoilent, au moment de l’actualité DSK, les histoires analogues qu’elles ont pu vivre. Elles racontent, mais elles sont gênées car en fait tout ceci n’a pas l’air si choquant pour l’assemblée qui les écoute. Comme si la situation était acquise.

On est en grande régression en France. Il y a quelques années, on n’aurait pas accepté ça. Je pense que c’est lié à deux choses. Le poids de l’histoire d’abord, le libertinage, le droit de cuissage La France est ce symbole de tolérance et de liberté.

… Pourtant, précisément, le droit de cuissage est une construction historico-culturelle qui n’a jamais existé dans le droit, des historiens l’ont démontré…

Oui, mais quand le roi voulait une belle qui n’était pas sienne, quand le patron voulait la bonne dans son lit, ça allait de soi, pas besoin de l’institutionnaliser.

Ce comportement dépréciatif vis-à-vis des femmes, qui est un mécanisme d’humiliation, assied ce rapport de force homme/femme que l’on connaît bien.

C’est en fait souvent une forme d’incompréhension des hommes. Un jour, un monsieur m’a demandé pourquoi c’étaient les femmes qui toujours portaient plainte pour agression sexuelle. "Monsieur, lui ai-je répondu, vous a-t-on déjà pincé les fesses ? vous a-t-on déjà fait des avances déplacées ? vous a-t-on déjà collé dans le bus ? A cela, il répondit non mais précisa que, si ça lui était arrivé, il n’aurait pas porté plainte. J’ai dû lui avouer que si ça lui arrivait, ce ne serait sans doute pas avec Monica Bellucci.

C’est un fantasme masculin, cette femme qui séduit.

Dans le livre récemment sorti, écrit de la main du scribe officiel de Dominique Strauss-Kahn (NdlR : "Affaires DSK, la contre-enquête"), il est dit, basiquement, qu’il y a eu un échange de regards, que Nafissatou Diallo avait posé ses yeux sur son corps nu Ce qui explique son comportement. Non mais quelle tenue ! Et il pensait être président Sans compter que cela révèle une grande fragilité de caractère. S’il ne faut que cela pour qu’il perde tous ses moyens

Dans ce récit, de nouveau, c’est la femme qui est le démon. Cela fait aussi écho à une anecdote que vous racontez dans votre ouvrage : quand les mères de famille disaient aux autres femmes à l’occasion des bals de village “Gardez vos poules, car je lâche mon coq”. C’est encore une fois la justification de la toute puissance incontrôlable de la pulsion sexuelle masculine…

Et il ne vaut mieux pas susciter le désir des garçons, répète Denise Bombardier dans l’ouvrage. Car, c’est bien connu, les femmes n’ont pas de désir, elles peuvent vivre dans l’abstinence pendant des années, comme les religieuses, mais un homme a des besoins, lui. Le désir masculin considéré comme incontournable est à la base de tout.

Dans l’émission d’Inter “Les femmes, toute une histoire”, de Stéphanie Duncan, une anthropologue expliquait récemment que, si l’homme a cette position supérieure, c’est parce qu’il est celui qui dépose la vie au cœur de la femme. Son statut d’“ensemenceur” va légitimer sa position sociale.

Ce parallèle avec l’agriculture est juste : la femme comme la terre est, en premier lieu, afertile. C’est l’homme qui fertilise la femme En France, il y a beaucoup de femmes qui travaillent. Cette situation a dégradé le rapport entre les hommes et les femmes, et on arrive souvent à des débats où l’on dit que, si les femmes restaient à la maison, il y aurait plus de travail pour les hommes. Dans le même genre, j’ai voulu signer la pétition de soutien à Caroline Sinz, journaliste de France 3, qui a été violée en reportage en Egypte. Surtout quand Reporters sans Frontières a proposé, après cette histoire, de laisser les journalistes femmes à la rédaction Quelle bonne idée ! Ça va tout régler...

On a l’impression que c’est souvent dans le cadre professionnel, détaché d’affect et d’intimité, que précisément ce rapport de force se met en place.

Le travail des femmes est une difficulté pour beaucoup d’hommes. Les écarts de salaires entre hommes et femmes (en France, d’environ 20 %), les inégalités politiques (les femmes représentent 54 % du corps électoral en France, et 5 % des élus) sont là pour en témoigner. La position de la femme dans la société est la position de la femme dans l’inconscient collectif. Et si la femme est sortie du foyer, il y a un consensus pour qu’elle y rentre.

Et on ne croule pas sous les modèles qui déferaient l’ordre établi ?

Si on regarde Anne Sinclair, c’était l’archétype de la grande journaliste, pionnière, belle, audacieuse, qui avait tout pour elle. Elle a existé en tant que femme, sans son mari. Durant l’affaire DSK, son comportement, effacée, de sainte femme qui accepte tout par amour, est-ce que c’est vraiment un modèle pour les épouses ? Mais il est vrai, aussi, que les femmes ont cru qu’elles pourraient être tout en même temps, mère, maîtresse, femme active, épouse, fantasme sexuel Mais là où ça ne fonctionne plus c’est quand on les tient dans le mépris. Il y a eu un sursaut dans les années 60-70 mais aujourd’hui, on considère que c’est acquis, qu’il n’y a plus besoin de se battre. Une femme libérée à notre époque, c’est d’abord une femme qui ne craint pas de répondre aux fantasmes masculins.

C’est basique finalement, mais l’image de la femme passe par le truchement de sa position sexuelle ?

La femme ne semble pouvoir qu’être ou soumise ou dominatrice. Et aucune femme politique n’a pris position à ce sujet au moment de l’affaire. Quelqu’un comme Martine Aubry a d’abord fait un calcul politique, elle ne voulait pas s’aliéner les amis de DSK dans la course aux primaires.

Parlons un peu de la parole des femmes, de la voix de la victime. Quand on a pu reprocher le mensonge à Nafissatou Diallo, les chroniqueurs en ont été presque soulagés. Car ça n’était pas possible de donner du poids à ses dires en quelque sorte. La parole de cette femme ne pouvait pas être tenue pour crédible.

Et du côté des intellectuelles françaises, il n’y a pas eu une seule prise de position, pas même Sylviane Agacinski ou Elisabeth Badinter, elles d’habitude si promptes à écrire un pavé de 500 pages sur la situation féminine. Les femmes de parole ont baissé les yeux et levé le camp car elles se sont senties protégées par leur statut. Elles n’étaient pas concernées. Elles n’avaient pas envie de se positionner au même niveau que la caissière ou la femme de ménage.

Ce machisme ordinaire est-il fait pour durer ?

Il faut en parler autour de soi. Une gamine récemment a porté plainte contre son directeur de thèse, on lui a dit de passer sa thèse d’abord et qu’on verrait après. On le voit, il faut une solidarité entre les femmes, car c’est se priver d’une part extrêmement active de la société que de considérer les femmes sous cet angle, limité. Ce dont on a envie en tant que femme, ça n’est pas d’obtenir un avis sur notre toilette, mais d’être jugée sur le terrain professionnel. Et quoi, on doit venir en jogging pour être écoutée ?! Les premières féministes radicales ont eu des résultats car elles n’étaient pas dépendantes des hommes ; ce n’est plus notre cas, car nous avons des compagnons, des maris, à qui on ne veut pas renoncer. Alors, l’égalité homme-femme est sans doute un leurre mais je crois qu’il est possible de mettre en place un commerce équitable des sexes.

Aurore Vaucelle

A lire également

Derniers articles

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

  1. 1
    Critique
    "Soif", d'Amélie Nothomb: étonnant et formidable

    Cette année, « Soif », le nouveau roman d’Amélie Nothomb ne sera pas qu’un best-seller assuré. La romancière fait raconter sa Passion par Jésus lui-même. Loin des dogmes traditionnels, elle argumente et dresse un portrait formidablement humain de ...

  2. 2
    Rentrée littéraire: 524 titres déferlent en librairie

    Lors de la présentation des titres de sa rentrée littéraire à la presse belge, Olivier Nora, le patron des éditions Grasset, regrettait “une évaporation du lectorat – singulièrement parmi les jeunes – qui, sur le plan culturel, consomme désormais autre chose”. Son constat : les gros lecteurs (au moins 20 livres par an) cèdent de plus en plus le pas aux lecteurs occasionnels (1 à 3 livres par an). C’est dire l’importance de l’enjeu de cette rentrée pour le monde éditorial.

  3. 3
    Interview
    L’univers fascinant des Inuits: "Je pense que leur rapport aussi fort à la nature provient des conditions extrêmes dans lesquelles ils vivent"

    Avec "De pierre et d’os", Bérangère Cournut entraîne le lecteur en Arctique. Un très beau récit peuplé d’hommes, d’animaux et de créatures. Lecture et rencontre les 24 et 25 août à l’Intime Festival à Namur.Entretien Marie-Anne Georges

  4. 4
    Interview
    Amélie Nothomb: "Quand j'étais enfant, Jésus était mon copain et, même si cela paraît étrange, on se parlait"

    Cette année, « Soif », le nouveau roman d’Amélie Nothomb ne sera pas qu’un best-seller assuré. La romancière fait raconter sa Passion par Jésus lui-même. Loin des dogmes traditionnels, elle argumente et dresse un portrait formidablement humain de ...

cover-ci

Cover-PM

Facebook