Il est par exemple une carte postale bien enkystée dans nos imaginaires qui confère à la ville de Genève une espèce de tranquillité parfaite, évoquant celle des rives du lac Léman elles-mêmes. Il peut advenir quelquefois un petit scandale, mais presque aussitôt étouffé.

Banquier lui-même, Jean-Louis du Roy connaît bien ces atmosphères feutrées des cabinets genevois, qui n’empêchent pas de temps à autre quelques remous où les gros sous ont même partie liée tantôt avec les petits dessous féminins. Autant d’ingrédients pour un bon thriller.

Doté d’une belle et vaste culture, propre à un amateur d’art invétéré et qui n’est d’ailleurs pas toujours consubstantielle à la finance, l’auteur de "D’un sang bleu assez froid" et de "La Honte de Max Pélissier" récidive en effet avec "L’Argent du Bon Dieu", qui ne prête pas toujours à rêver.

En 1989, Marcel Bonnivard gère paisiblement une petite banque privée tout en se consacrant à une splendide collection d’automates. Mais, très bientôt, le suicide d’un collègue qui a investi dans des positions à hauts risques fait tache sur cette aimable toile de fond. D’autant que cet inquiétant décès est suivi d’un second, "suicide" orchestré quant à lui.

Sans en dévider l’intrigue, il importe de la situer dans son édifiant contexte. La mort de Jean-Paul Ier, après 33 jours à peine de règne pontifical, le 28 septembre 1978, devait mettre fin à une crise de panique dans les milieux financiers proches du Vatican, où l’on était peu regardant sur les connexions opaques avec la mafia et la loge P2. Entre-temps, Roberto Calvi, qui dirigeait la Banque Ambrosiano à Milan, avait été retrouvé pendu sous un pont de Londres. Tandis que Michele Sindona, banquier sicilien proche de la Pieuvre, était empoisonné dans sa cellule de prison.

Quand le cardinal Albino Luciani fut élu pape, tout le monde eut tôt fait de comprendre qu’il allait remettre quelque ordre dans les finances de l’Église. Mgr Marcinkus, à la tête de l’Institut des œuvres de religion - la banque du Vatican -, tout comme Mgr Villot, qui présidait l’Administration du patrimoine du Saint-Siège, avaient tout lieu de craindre un nettoyage des écuries d’Augias. Proche des humbles, Jean-Paul Ier rêvait d’une institution pauvre au service des indigents.

C’est alors qu’un "petit cardinal" nommé Pio Lunghi conçut avec M. Bonnivard une mystérieuse Fondation de la providence, ancrée au Liechtenstein, qui devait soustraire à l’Église des fonds considérables. L’affaire est lancée : faillite, trafics d’influence, chantages, représailles, sexe, drogue, etc.

Le roman se met à vagabonder de ville en ville, de restaurants huppés en bars glauques, de palaces en hôtels borgnes, entre les galants "chevaliers" de la finance, les tueurs à gages, les demi-mondaines, les paumés du petit matin. Le tout signé d’une plume allègre et raffinée par un Jean-Louis du Roy qui se garde toujours de forcer le trait et soigne rigoureusement l’authenticité et la vraisemblance de son ouvrage.

L’Argent du Bon Dieu Jean-Louis du Roy Le Cri 232 pp., env. 21 €