Littell dissèque les mots de Degrelle

Livres & BD

Guy Duplat

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Littell dissèque les mots de Degrelle
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Jeudi prochain sera mis en vente le livre fort attendu de Jonathan Littell, "Le sec et l'humide", une très courte mais forte suite aux "Bienveillantes" (qui se sont vendues à près d'un million d'exemplaires !). Un livre entièrement consacré à la personnalité et aux discours de Léon Degrelle, le chef de la légion SS "Wallonie".

Il a fallu plus de cinq mois de retard pour que le livre annoncé soit publié, à cause essentiellement de problèmes d'ayants droit sur les illustrations, car le livre comprend de nombreuses photos d'époque retrouvées essentiellement à Bruxelles dans les fonds spécialisés sur la Seconde Guerre mondiale.

Nous n'avons pas encore pu lire le livre, car les premiers exemplaires partaient seulement ce jeudi de Gallimard et seul "Le Nouvel Obs" avait pu le lire avant les autres et publie de larges extraits du livre dans son dernier numéro.

Faire dégorger le texte

"Le sec et l'humide" se base sur le texte de Léon Degrelle, "La campagne de Russie" rédigé en Espagne pendant son exil chez Franco et où il réécrit l'histoire en se mettant en valeur et y réitère sa fidélité à Hitler.

La rencontre entre Littell, 40 ans, et Degrelle vient de la préparation des "Bienveillantes" (avec ce livre, on entre dans l'atelier des "Bienveillantes") . Dans son immense travail documentaire, il avait rencontré la figure de l'ex-chef de Rex, et dans le roman, Degrelle apparaît plusieurs fois. Par certains côtés, Max Aue lui ressemble. Sans doute, le fait que Jonathan Littell soit marié à une Belge (de Namur), et même s'il vit à Barcelone, a aussi guidé son intérêt pour le nazi belge.

Mais à la base du livre, il y a toujours cette recherche et cette réflexion de Littell sur la pensée des bourreaux. Il a en tant vu du Rwanda au Congo, de Bosnie à la Tchétchénie qu'il a voulu dans "Les Bienveillantes" analyser l'horreur absolue du point de vue d'un bourreau "ordinaire".

Ce livre n'est donc pas une nouvelle étude biographique sur Degrelle. L'auteur s'est emparé de "La campagne de Russie" pour, comme l'écrit Jérôme Garcin dans "Le Nouvel Observateur", "ligne à ligne, métaphore après métaphore, faire dégorger" ce livre . C'est une analyse sémantique très serrée du discours d'un nazi.

Vaincu par la boue

"Ce n'est pas de la politique de Degrelle qu'il sera question ici, écrit Littell, mais de son langage. 'Disons avec des mots vrais ce que fut leur épopée, comment ils ont combattu, comment leurs corps ont souffert, comment leurs coeurs se sont donnés', a écrit Degrelle. Bien; regardons ce que nous disent au juste ces mots vrais. Dans le texte."

Il ne s'agit pas d'une étude sur l'idéologie fasciste ou sur la personnalité d'un fasciste, mais bien sur ses phrases, ses mots, que Littell explore pour tenter de reconstituer son imaginaire et sa fantasmatique. En appui de ce propos, trente pages de documents d'archives sont commentés par l'auteur et viennent s'intercaler dans l'essai. "Le sec et l'humide" est suivi d'une postface de Klaus Theweleit et d'un post-scriptum de Jonathan Littell.

Jérôme Garcin explique : "Jonathan Littell décrit en médecin légiste de quoi sont faits un cerveau et un corps fascistes. Il s'inspire pour cela des travaux de Klaus Theweleit sur 'le mâle-soldat' distinguant, dans le lexique des 'Freikorps', le sec et puis l'humide. Le sec désignant la carapace intègre, impénétrable, du combattant allemand dressé, tel un phallus, contre les forces liquides du mal et l'humide définissant l'ennemi, c'est-à-dire la boue, le visqueux, la femme impure, le marécage de la République ou la marée rouge du communisme. Et Littell de citer ces phrases éloquentes de Degrelle : 'La plus grande et la plus rapide victoire militaire de tous les temps fut stoppée, au stade final, par de la boue, rien que par de la boue, la boue élémentaire, vieille comme le monde, impassible, plus puissante que les stratèges, que l'or, que le cerveau et que l'orgueil des hommes.' ."

Jonathan Littell : "Le Sec et l'Humide", Gallimard, 148 pp., env. : 15,50 euros (à partir du 10 avril).

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