Joyce Carol Oates, malgré ses 75 ans, reste d’une rare prolixité. Elle enchaîne les romans comme d’autres les perles ou les crimes. La "Dark Lady" des lettres américaines a, on le sait, une attirance pour la violence des sentiments et pour la passion qui mène aux excès. Elle n’hésite pas à plonger ses lecteurs dans l’enfer domestique des familles moyennes, marquée par la crise, les violences familiales, la drogue et les abus sexuels. Pourtant, son nouveau court roman, "Le Mystérieux Mr Kidder" est bien différent et se présente plutôt comme un conte, un conte noir bien sûr, Joyce Carol Oates reste elle-même.

On ne peut, pour garder le plaisir du futur lecteur, en donner l’issue. Hélas, car le sel du livre est dans cette fin surprenante, dérangeante, tordue. Pour en arriver là, on retrouve les thèmes chers à Oates, à travers un suspense un peu poussif et une sorte de remake du "Lolita" de Nabokov.

Katya Spivak a seize ans, petite fleur moderne, jolie, déjà femme, encore enfant. Elle a poussé dans un milieu pauvre, au sein d’une famille totalement dysfonctionnelle. Pour gagner quelques dollars et s’acheter des habits, elle est baby-sitter l’été dans une riche station balnéaire, un Zoute américain, à Bayhead Harbour dans le New Jersey. Elle doit promener une petite fille de trois ans, Tricia, mais elle rêve de bien d’autres choses en admirant les riches vitrines des magasins de luxe.

Un jour, plongée dans la contemplation d’un magasin de lingerie fine, elle entend dans son dos une voix suave lui demander : "Et que choisiriez-vous s’il vous était accordé un souhait ?". Un monsieur de 68 ans, extrêmement élégant et poli, lui laisse sa carte et l’invite chez lui, avant de la raccompagner à la maison de la petite Tricia. Mais elle refuse, elle se méfie. Elle voit dans cette invitation une proposition sexuelle d’un vieux pervers. Pourtant, à force de gentillesse, de cadeaux, de prêt d’argent pour aider la mère de Katya, Mr Kidder arrive plus ou moins à l’amadouer, sans la toucher, et l’amène chez lui où il lui montre ses tableaux et les livres pour enfants qu’il écrit.

Katya est fascinée par cette richesse et cette délicatesse aux antipodes de ce qu’elle a connu dans sa famille auprès d’une mère en pleine déchéance. Mr Kidder est-il un prédateur sexuel qui veut abuser de sa faiblesse ? Ou un vrai mécène, un père adoptif, qui veut l’aider ? Katya, comme le lecteur, ne cesse de se poser ces questions.

Dans ce lent suspense, on trouve des clichés mais on retrouve aussi l’intérêt de Joyce Carol Oates pour les troubles de l’adolescence. Comme lorsqu’elle décrit les hésitations existentielles de Katya : "Quand elle se voyait dans une glace, elle ne se disait pas "C’est moi", mais "C’est moi ?", en se regardant avec doute, méfiance. Elle ne faisait pas non plus confiance à ses professeurs quand ils la complimentaient, l’encourageaient. Vous vous demandiez forcément si on ne vous prenait pas en pitié quand vous étiez une Spivak. Vous aviez forcément des soupçons. "Ils veulent te donner de l’espoir pour pouvoir ensuite se moquer de toi." C’était le genre de conseil que sa mère aurait pu lui donner. Et son père, une autre sorte de conseil : "Jette les dés, tu verras bien ce qui arrive. Pourquoi pas ?" Cela se défendait. Katya y était sensible. Mais elle savait malgré tout que sa mère avait raison. Une fille comme elle avait peu de chances d’aller à l’université, un "community college" à la rigueur, mais peut-être même pas. Elle savait qu’elle devait se préparer."

Entre la violence bien réelle de son milieu et de son petit ami et la douceur mielleuse cachant peut-être une autre violence chez Mr Kidder, elle hésite.

Ce roman sur le choc des générations, des cultures, des classes sociales, se transforme à la fin en un conte noir, où les rois sont bizarres et les fées cruelles. Une fin irréaliste mais qui, d’un certain côté, sauve en partie le roman du danger de n’être qu’un remake d’une Lolita d’aujourd’hui.

Le Mystérieux Mr Kidder Joyce Carol Oates traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban Philippe Rey 236 pp., env. 17 €