Livres - BD

"Maman écrivait des histoires vraies : pas forcément autobiographiques, quoique… Nos souvenirs et légendes familiales ont été lentement remodelés, embellis et corrigés à tel point que je ne sais plus vraiment ce qui s’est réellement passé. Lucia prétendait que cela n’avait pas d’importance : l’important c’est l’histoire." Ces mots de Mark Berlin confirment ce que l’on ressent à la lecture d’Un soir au paradis, recueil de vingt et une nouvelles traduites après le succès de Manuel à l’usage des femmes ménage : Lucia Berlin (1936-2004) a abondamment puisé dans sa vie pour nourrir les nouvelles qu’elle n’a cessé d’écrire.

Aux côtés des femmes

Déracinements, trois mariages ratés, addiction à l’alcool, petits boulots, quatre enfants à élever envers et contre tout : la vie de Lucia Berlin a connu les tumultes. Mais ce que son écriture laisse transparaître, c’est un recul teinté d’humour qui permet de traverser les orages. Entre nostalgie et prescience de ce qui pourrait advenir, coups durs et débrouillardise, solitude et amitié, morts brutales et naissances, routine et inattendu, questions sans réponses et conscience aiguë, Lucia Berlin pénètre dans des interstices toujours significatifs. Celle qui est devenue enseignante à l’université du Colorado en 1994 se place résolument aux côtés des femmes qui, quoi qu’il arrive, doivent pallier les inconséquences des hommes - abandon, drogues, indifférence. Sa plume racée, parfois tranchante, aime extirper la noirceur sans jamais succomber au défaitisme ou à l’accablement, préférant se placer du côté de la lumière, si faible que soient ses signaux. Si Lucia Berlin fut publiée dans diverses revues de son vivant, c’est en 2015 que A Manual for Cleaning Women: Selected Stories, devenu un best-seller aux Etats-Unis, suscita un nouvel intérêt et permit de réhabiliter son talent. Une trentaine de pays l’ont dès lors traduite. Dont la France, qui poursuit sa redécouverte avec ce volume.

Lucia Berlin | Un soir au paradis | nouvelles | traduit de l’américain par Valérie Malfoy | Grasset | 344 pp., env. 22 €

EXTRAIT

"Nous prétendons que c'est formidable d'être autonomes, que nos existences sont bien remplies. Mais nous la désirons toujours, la recherchons. La passion. Lorsque Sara avait valsé dans ma cuisine en riant - "Je suis amoureuse, tu te rends compte?" - j'avais été contente pour elle. Nous l'étions tous. Leon était séduisant. Instruit, sexy, structuré. Il la rendait heureuse. Plus tard, comme elle, nous lui avons pardonné. Des rendez-vous manqués, des mots désobligeants, un peu de désinvolture, une gifle. Nous voulions que tout soit pour le mieux. Nous voulions croire à l'amour."