Luis Sepúlveda a l’engagement chevillé au corps. Même s’il déclare "détester ce mot" car, selon lui, "on s’engage et se désengage avec la même facilité". Il parle pour les autres, car l’auteur chilien, né en 1949, est toujours resté fidèle à ses convictions. Il a milité au sein des Jeunesses communistes, il a rêvé avec Allende à un changement de société, il a connu la prison sous Pinochet, il a été libéré grâce à Amnesty International, il a bourlingué à travers le monde pour finalement s’établir à Hambourg puis à Gijón. Luis Sepúlveda est naturalisé Allemand. "La dictature de Pinochet m’a dépossédé de ma nationalité chilienne en 1986 et j’attends toujours que le Chili me la rende avec les excuses de l’Etat", assène-t-il. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le best-seller mondial "Le vieux qui lisait des romans d’amour". Son dernier roman, "La fin de l’histoire" (traduit de l’espagnol - chilien - par David Fauquemberg, Métailié Noir, 208 pp., env. 17 €), vient de paraître en français. Il y convoque Belmonte, déjà héros de "Un nom de Torero", un privé acculé par les services secrets russes à reprendre du service.

Votre pays d’origine, le Chili, revient régulièrement dans vos livres. Un devoir de mémoire ?

Le Chili est un espace géographique et littéraire dans lequel je me sens à l’aise. Pas pour faire de la "littérature chilienne", je ne crois pas dans ces littératures dites nationales. Retourner vers le Chili dans mes livres est aussi sentimental, j’y évoque un pays qui n’existe plus tel que je l’ai connu.

Vous êtes né en 1949. En 1961, vous adhérez aux Jeunesses communistes. Si c’était à refaire, agiriez-vous de même ?

J’ai eu la chance de vivre et grandir dans un environnement où les valeurs étaient solides. Mes parents, mes grands-parents, le quartier où j’ai passé mon enfance et le militantisme des Jeunesses communistes ont consolidé ces valeurs qui s’appellent solidarité, conscience de classe, sentiment de justice sociale. Si mon histoire personnelle devait se répéter, je referais exactement la même chose parce qu’il n’y a rien de ce que j’ai accompli que je regrette ou méprise.

En 1970, quand Salvador Allende accède au pouvoir, vous avez 21 ans. Vous avez soutenu sa candidature dans un mouvement de gauche "élargi". Il est le premier président socialiste en Occident à accéder au pouvoir par des élections dans un Etat de droit. Depuis lors, la gauche s’est installée plusieurs fois au pouvoir en Europe sans jamais pouvoir imposer un socialisme digne de ce nom. Un rêve impossible, une chimère ?

Le rêve, l’expérience politique conduite par Salvador Allende fut une magnifique possibilité de changer la société chilienne. Nous voulions la changer de manière pacifique et démocratique, et nous avons essayé. Ce qui fait que notre projet de changements était très dangereux et l’affrontement avec la bourgeoisie chilienne et le gouvernement nord-américain de Nixon a été violent. Une utopie? Bien sûr que c’était une utopie, si l’on accepte l’idée que les utopies ne s’accomplissent jamais pleinement. Elles progressent vers des objectifs utopiques et, au fur et à mesure, ceux-ci se multiplient et se font plus proches, souhaitables, et parfois plausibles. On a beaucoup écrit sur les raisons de la chute du gouvernement Allende, tout le monde connaît le coup d’Etat du 11 septembre 1973, mais la raison la plus valable, c’est que le gouvernement de Allende est tombé à cause de sa charge éthique, de l’envergure morale de son projet.

Lula au Brésil, Chávez au Venezuela… Des déceptions ?

Ce qui s’est passé avec les gouvernements de Lula ou Rousseff, de Chávez et aujourd’hui de Maduro, n’a pas entraîné de déceptions. Plutôt la nécessité de savoir ce qui s’est mal passé, ce qui échoue. Cela ne suffit pas de nationaliser les richesses d’un pays, il faut que cela aille de pair avec une intelligence politique capable de comprendre la complexité du monde, ses défis et comment y répondre. On ne peut regarder et analyser ces expériences de l’extérieur, d’Europe, par exemple, qu’en connaissant la réalité complexe du Brésil et du Venezuela avant d’émettre des jugements idéologiques orthodoxes.

Bush était l’image d’un impérialisme que vous avez dénoncé toute votre vie. Comment appréhendez-vous Trump ?

L’image caricaturale de l’impérialisme, c’est "l’oncle Sam", mais quelques-uns d’entre nous, hélas pas tous, savent depuis longtemps que l’impérialisme n’a pas de visage. En 1971, à l’Assemblée générale des Nations Unies, Allende a mis en garde, dénonçant le pouvoir croissant des multinationales qui commençaient à prendre la place des Etats et en venaient à déterminer les comportements politiques, économiques, sociaux et militaires, surtout des Etats les plus forts de la planète. Bien peu ont écouté Allende, qui ne faisait que dénoncer, avant l’heure, les effets de la "globalisation" du pouvoir des multinationales et de la faiblesse croissante des Etats. Trump est aujourd’hui la partie visible de l’iceberg. Il ne représente pas le parti républicain, ni la droite aux Etats-Unis, il représente le pouvoir des empires économiques mondiaux.

(Dessin animé inspiré du roman “Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler”)

Avez-vous encore la foi, dans le sens de croire en un idéal politique ?

La politique, cet "art du possible", et la participation sociale et politique, n’est pas une question de croyance, de foi. Le monde, à partir de la chute du mur de Berlin, a changé, comme ont changé les manières d’affronter les défis qui éloignent les sociétés des idées de justice et d’équité. Mais les problèmes et les défis sont toujours là. La dernière "crise" a été provoquée non par les sociétés dans leur ensemble mais par la volonté de spéculation qui a surpris même les plus ardents défenseurs du capitalisme classique. Les solutions à cette crise ont pour nom la réduction des dépenses publiques, la libéralisation du travail, l’austérité dans les dépenses sociales. Cela a provoqué une précarité qui n’est en aucun cas temporaire ou due à une situation d’urgence. Tant le FMI que d’autres institutions internationales annoncent que cette précarité est là pour longtemps. C’est le nouveau "modèle" imposé : vivre et travailler dans la précarité. Tout cela a rendu encore plus cruciale la nécessité de trouver des solutions politiques, de proposer des alternatives. La participation en politique n’est pas une question de croyance, c’est un devoir d’intelligence et de sensibilité sociale.

Quelle place aujourd’hui pour le militantisme ?

Il est surtout présent dans les ONG. Certaines, comme Médecins sans frontières ou Amnesty International, ont maintenu vivaces les valeurs éthiques de solidarité humaine. Un autre défi social est de redonner aux syndicats leur rôle de représentants des intérêts de classe, pas comme simples instruments de médiation, je parle ici de faire en sorte que les syndicats redeviennent militants des droits des travailleurs. Et que les partis ou organisations politiques de gauche soient des militants du changement et pas des ascenseurs sociaux ou des vecteurs de prestige.

Dans "Le vieux qui lisait des romans d’amour", l’Amazonie est un espace de vie dont les espèces semblent en lutte permanente contre la bêtise humaine. Aujourd’hui, pourrait-on dire que l’Amazonie se serait étendue au monde entier ?

L’Amazonie menacée, c’est toute la planète qui est menacée. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, les inégalités n’ont été aussi fortes qu’aujourd’hui. L’irresponsabilité et le caractère criminel des grandes multinationales ont altéré la géographie politique avec des guerres comme celles d’Irak, de Syrie ou de Libye, ont altéré la géographie humaine et sociale, provoquant d’énormes exodes de réfugiés, qui ne trouvent aucun pays pour les accueillir, ont altéré la géographie morale avec l’augmentation de la xénophobie et du racisme comme raison d’Etat. Et tout cela exige une intelligence pour imaginer un autre monde, une autre société, afin de changer radicalement les choses.

"Raconter, c’est résister". Notamment aux assauts de la médiocrité. Vu que la médiocrité s’étend un peu partout dans le monde, est-il de plus en plus difficile de résister ?

C’est le grand écrivain brésilien Guimaraes Rosa qui a dit : "raconter, c’est résister", et c’est une maxime que je partage. J’écris depuis ma barricade de résistant, avec une histoire de résistant. Je ne peux pas imaginer la littérature autrement que comme un acte de résistance contre tout ce que je trouve sale et injuste.

Dans vos livres, vous réservez une place de choix aux perdants. A vos yeux, qui sont-ils ? Comment les décririez-vous ?

Les perdants m’ont toujours intéressé parce que ce sont les personnages les plus insignes de l’Histoire, ce sont eux dont la vie et l’expérience sont les plus riches, surtout ceux qui savent pourquoi ils ont perdu. Qu’est-ce qu’un perdant magnifique ? Pour moi, il y deux grands exemples de perdants : Don Quichotte quand, à la fin du roman, il regarde la foule brûler ses livres. Cyrano de Bergerac, quand il met dans la bouche de Christian les mots d’amour qu’il ne pourra jamais prononcer.

Dans une interview, vous avez dit qu’au contact de la lecture, l’homme se renouvelle et se construit une nouvelle identité, de nouveaux plaisirs, une nouvelle raison de vivre. Vous continuez à écrire des livres, vous croyez donc à l’importance de la lecture ?

J’ai toujours soutenu ceci, qui est une évidence : lire fait du bien. La lecture ouvre et réveille la sensibilité qui nous permet de mieux comprendre la vie et tout ce qui se passe. Il n’est pas question ici de dire que lire nous rend plus intelligents, nous sommes tous intelligents pour le meilleur et pour le pire. Lire donne à l’intelligence ce petit plus qui relève de l’intelligence émotionnelle.


Trois citations

- “Je veux que l’humour présent dans mes livres soit ironique, pas sarcastique. L’ironie est toujours intelligente, le sarcasme est généralement lâche.”

- “Le salon du livre ibéro-américain, que j’ai fondé et dirigé durant 14 ans, n’existe plus. Une curieuse force politique d’extrême droite a gagné la mairie de Gijón et j’ai refusé de continuer. Avec l’extrême droite, on ne pactise jamais.”

- “Hemingway a toujours été une référence pour moi, pour sa rigueur et pour sa discipline. Ce n’était pas un écrivain d’“inspiration soudaine”.”


Bio express

1949 Naissance à Ovalle (nord du Chili).

1961 Milite au sein des Jeunesses communistes.

1975 Accusé de trahison à la patrie, il est condamné à 28 ans de prison. Il sera libéré en 1977 grâce à Amnesty International.

1982 S'installe à Hambourg (Allemagne).

Depuis 1992 “Le vieux qui lisait des romans d’amour”, “Le neveu d’Amérique”, “Un nom de torero”, “Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler” (adapté en film d’animation par Enzo D’Alo, en 1999), “Journal d’un tueur sentimental”, “Les roses d’Atacama”, “L’ombre de ce que nous avons été”,… “La fin de l’histoire”.

1996 Part vivre à Gijón (Asturies, Espagne) avec Carmen Yañez, qui milita à ses côtés fin des années 60, et qui sera emprisonnée et torturée à la “Villa Grimaldi”, une des pires prisons de Pinochet.


"De l’engagement", débat avec Luis Sepúlveda, animé par Kerenn Elkaïm, vendredi 10 mars à 19h, Théâtre des Mots.

"Polar : le roman noir de l’histoire" : rencontre avec Víctor del Árbol, Philip Kerr et Luis Sepúlveda, samedi 11 mars à 16h, Grand-Place du Livre.

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