Livres & BD L’écrivain français, prix Goncourt 2015 pour "Boussole", est l’invité des Midis de la Poésie.

C’est un fin connaisseur de la poésie arabe et persane que les Midis de la Poésie reçoivent ce 15 janvier pour une rencontre intitulée Traduit du silence : Mathias Enard. Celui qui recevrait le prix Goncourt en 2015 pour Boussole n’était encore qu’un étudiant en histoire de l’art à l’École du Louvre, à Paris, lorsqu’il est tombé en amour avec l’art de l’islam. "L’enseignante nous a dit que si cela nous intéressait, il fallait absolument apprendre des rudiments d’arabe et de persan", se souvient-il. Il s’est donc empressé de s’inscrire en langues orientales, toujours à Paris. "Dans cet apprentissage, c’est la littérature classique, notamment la poésie, qui m’a le plus passionné." Il consacrera d’ailleurs sa thèse à la poésie arabe et persane d’après-Guerre. "Mais en tant que lecteur, je préfère la poésie médiévale."

L’auteur de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants se dit touché par la matière même des langues arabe et persane, "même si leurs phonétiques sont très différentes. En arabe, il y a beaucoup de consonnes, dont la plupart n’ont pas d’équivalent en français. En revanche, le persan est très proche du français, à l’exception du son ‘je’tel que le connaît le néerlandais. Ce qui est intéressant, c’est que tous deux partagent la même métrique. Quand les persans ont adopté la religion musulmane, ils ont aussi adopté l’alphabet arabe, la grammaire, la façon d’écrire, la métrique. Les vers persans utilisent donc le système métrique de l’arabe, mais avec certaines particularités. C’est au point que le premier hémistiche du premier vers du Divan, soit les œuvres complètes d’Hafez - le plus célèbre de tous les poètes persans -, est en arabe. Ce sont des systèmes et des langues différentes qui communiquent énormément - un peu comme si, en Europe, Victor Hugo intégrait des vers en allemand. Il y a une relation de respect entre les deux, l’un prolonge l’autre par d’autres moyens. Et pour les poètes persans, il y a la sensation de savoir d’où ils viennent et d’appartenir à une tradition."

Autre objet d’intérêt : le principal thème abordé par ces deux poésies est le même. Il s’agit du vin et de l’ivresse. "On commence avec une poésie bacchique réelle, le vin est alors un élément concret chez les poètes arabes de Bagdad du VIIIe et IXe siècle. Puis il devient plus symbolique dans la poésie persane 300 ou 400 ans plus tard. À partir du XIVe siècle, il est un élément de l’ivresse mystique. Ce qui est assez amusant, c’est que la poésie persane, en théorie musulmane, donc respectant la prohibition de l’alcool, est pleine d’ivresse et de vin. Cela a pris un sens mystique : l’ivresse comme symbole de la fréquentation de Dieu dans la prière."

Connue des analphabètes

Mathias Enard reconnaît que ces traditions influencent profondément son écriture. "J’utilise des images, des figures de styles, des manières de penser certains thèmes. La littérature arabe est celle que je connais le mieux, plus que la littérature française, en tout cas dans sa dimension historique." C’est encore une poésie très partagée. "Même des gens qui ne savent pas lire connaissent des poèmes qui peuvent paraître complexes. Un peu comme si un analphabète connaissait par cœur tout François Villon, ce qui ne manquerait pas ne nous surprendre ! Or c’est le cas en Iran. C’est une poésie vivante parce qu’elle l’a toujours été : même à l’époque des grands poètes, les textes circulaient rapidement. De plus, elle existe dans des univers géographiques gigantesques : on connaît la poésie persane depuis l’Indonésie jusqu’aux Balkans, dans les mêmes codes et avec la même langue. Ce ne sont pas forcément des locuteurs de la langue, mais ils l’utilisent comme langue de culture et de plaisir poétique."

Les textes choisis par Mathias Enard pour cette rencontre retraceront l’histoire du vin, du VIIe au XVe siècle, du monde arabe à l’Iran. Inscrits dans la filiation du poète Joë Bousquet, auteur du recueil Traduit du silence (1941), ils seront interprétés par la comédienne Hoda Siahtiri.

Midis de la Poésie, mardi 15 janvier, de 12h40 à 13h30, aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (3, rue de la Régence à 1000 Bruxelles). Entrée : 6 €/3 € (étudiants). Infos : www.midisdelapoesie.be