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Mazarine Pingeot veut sauver du silence l'enfant qu'elle fut

Geneviève Simon

Publié le - Mis à jour le

Mazarine Pingeot a longtemps été un secret. Avant que la presse ne divulgue des photos volées. La vie de la fille d’Anne Pingeot et de François Mitterrand a alors basculé. En 2005, Mazarine publiait "Bouche cousue", récit autobiographique porté par un "je". Aujourd’hui, c’est le "vous" qui est de mise dans "Bon petit soldat". Un désir d’enfant avait poussé à l’écriture du premier. Cette fois, elle tente d’aller à la rencontre de "cette petite fille muselée" qui ne la lâche pas. "Je veux retrouver sa voix, son ressenti, que j’ai étouffés, pour me réconcilier avec mon enfance." Si Mazarine peine à expliquer pourquoi ce texte s’est imposé à elle aujourd’hui, elle sait qu’il correspond "à une étape importante. Divers éléments de ma vie personnelle ont participé au déclic, de même que la campagne électorale, de manière plus anecdotique. Ce livre signe la fin d’un cycle et le début de quelque chose de nouveau."

"Bon petit soldat" s’ouvre sur un exergue de la romancière et essayiste allemande Christa Wolf, pour qui la mémoire est "un acte moral sans cesse renouvelé". Mazarine explique : "C’est un acte moral vis-à-vis de soi-même. La mémoire est liée à l’écriture, à un travail de libération. Il faut récupérer ce qui est enfoui, refoulé, tu, effacé, pour dépasser des obstacles si profonds qu’ils sont structurels. Alors l’acte de mémoire devient un vrai engagement dans un processus de vie. Dans mon travail littéraire, l’écriture crée la mémoire en même temps qu’elle la cherche. Il faut retrouver une émotion vierge, naïve, originaire. Il doit y avoir création pour qu’on soit dans l’écriture littéraire. L’enjeu, qui me passionne, est d’arriver, par les mots, à être au plus près de quelque chose qui est sans langage." Ici, le "vous" a instauré la distance idéale et a ouvert la voie. "C’est très difficile de parler de soi en étant singulier, incarné, mais aussi universel, car sinon cela n’a aucun intérêt, c’est du journal intime sans statut littéraire. Le "vous" a permis de regarder, de comprendre, d’analyser, de me libérer, d’avoir de l’ironie. Il a autorisé le jeu."

Malgré le temps qui passe, malgré "Bouche cousue" et d’autres opus romanesques explorant les mêmes thématiques, les sujets interdits perdurent. "C’est parce que cela reste tabou, difficile, effacé que cela demeure la matrice, la source, l’inspiration. Mes obsessions se nouent ici. Là est le véritable enjeu littéraire." Mais les mots sont-ils à la hauteur de sa quête ? "Y a-t-il une vérité au-delà du langage ? C’est toute la question de la littérature. Les mots créent du réel, de la vérité, ils ne sont pas un instrument. J’ai grandi dans les mots, je suis une lectrice. Chez moi, la médiation par rapport au réel passe par les mots, que je veux les plus justes possible par rapport à l’indicible."

Pour celle qui, lors de la passation de pouvoir entre Sarkozy et Hollande, est entrée à l’Elysée par la grande porte, "une forme de réparation symbolique", devenir soi-même est "la quête de toute une vie. Il y a des étapes, ce livre en est une. Devenir soi-même, c’est se libérer de l’enfance, arriver à dire "je" et à l’être. D’ailleurs, pour moi, dire et être, c’est presque pareil".

Mazarine Pingeot, "Bon petit soldat", Julliard, 211 pp., env. 19 €

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