Pas facile d’être la mère de garnements qui s’éloignent, se rebellent, se ramènent quand ils n’en peuvent plus, trop certains que quoi qu’il arrive, elles seront là pour les recueillir, panser leurs plaies, les soutenir de leur tendresse et de leur argent, éventuellement leur fermer les yeux. Trois de ces mères ont intéressé Henri Troyat, qui a réuni leurs portraits dans un beau volume : Mme Baudelaire, Mme Verlaine, Mme Rimbaud.

Aucune d’entre elles n’était intéressée par la quête poétique de leur fils, n’a perçu ce que les vers de Charles, Paul ou Arthur pouvaient avoir de sublime, ni pressenti qu’ils se graveraient dans le cœur de milliers d’adolescents et les accompagneraient dans leur vie d’homme. Mais toutes trois sont restées attentives aux frasques et aux souffrances de leur rejeton, à leurs déboires sentimentaux, à leurs déceptions d’écrivains, à la maladie, la prison, l’alcoolisme, les fugues des uns et des autres. Stoïques, bravant leurs ingratitudes, elles sont demeurées à leur côté, ressemblant, écrit Troyat, "à trois poules consciencieuses, lesquelles, ayant couvé des œufs de canard, considèrent avec stupeur ces faux poussins prêts à s’aventurer sur l’eau au risque de se noyer".

Parce qu’on a trop souvent regardé ces mères à travers ce que leurs fils ont pu dire ou écrire d’elles, on les a souvent méjugées. Il a quelque fois fallu une femme pour leur faire hommage de leur inébranlable amour - je pense, en particulier, au "Madame Rimbaud" de Françoise Lalande, en 1987. Se basant sur une riche bibliographie, Henri Troyat a résumé la vie de chacune - elles furent toutes les trois mariées à des officiers ! - dans des chapitres bien documentés, écrits d’une plume claire, qui va droit à l’essentiel et peut par là séduire un large public de mères qui, de génération en génération, élèvent des canards boîteux.

Quatre ans après la mort à 46 ans de Baudelaire, Rimbaud fuyant Charleville fait, en 1871, la connaissance de Verlaine à Paris. Il a dix-sept ans, Verlaine le double. Commencent pour eux quatre années de passion et de disputes. En juin 1872, le peintre Henri Fantin-Latour, 34 ans, présente au Salon de Paris un tableau simplement intitulé : "Coin de table". Il est aujourd’hui conservé au Musée d’Orsay. Que représente-t-il ?

Autour d’une table sur laquelle sont disposés une carafe de vin presque vide, une tasse de café, des fruits, quelques fleurs, le peintre a réuni huit poètes, dont deux sont assis sur un coin, Verlaine et, tourné vers lui, Rimbaud. Les six autres ne sont plus connus que des érudits, mais eux, croqués à l’aube de leur liaison, ignorants leur avenir, s’y trouvent éternisés à jamais. Mais pourquoi Fantin-Latour a-t-il réuni et peint ces huit jeunes poètes, alors qu’il avait en tête d’exécuter un "Hommage à Baudelaire", sur le modèle notamment de sa grande toile, "Hommage à Delacroix", portrait de groupe autour d’une personnalité ? A cette question, Claude Chevreuil répond par un journal fictif du peintre, de la conception initiale du tableau à sa métamorphose. Professeur de lettres, Chevreuil a mis beaucoup de talent dans la recréation du peintre Fantin-Latour comme dans la description du Paris de la guerre et de la Commune, des débats politiques et des controverses esthétiques d’une époque dans laquelle il devait trouver sa voie comme homme et comme artiste. Un roman attachant.

Trois mères, trois fils Henri Troyat Ed. de Fallois 216 pp., env. 18 €

Un coin de table Claude Chevreuil Ed. de Fallois 282 pp., env. 19 €