Il fut un temps un dandy qui roulait en Jaguar et soignait bienveillamment sa mise. Mais il fut aussi un activiste politique d’une gauche dure qui, dans les années 1970, était prompt à manifester avec Sartre, dont il ne partageait certes pas l’humanisme existentialiste, ou Jean Genet contre des crimes racistes et autres bavures policières. C’était donc un homme paradoxal. Un universitaire peu conventionnel, un intellectuel en rupture avec le modèle moderne. Il était né le 15 octobre 1926 à Poitiers.

Elu au Collège de France en 1970, à la chaire d’histoire des systèmes de pensée, il y prononcera sa leçon inaugurale le 2 décembre sur "l’Ordre du discours". Désormais, à l’instar du séminaire de Lacan à Sainte-Anne, on se pressera à son très fameux cours, événement culturel chaque fois répété, lors même qu’on n’y entendait pas un traître mot. Cela faisait partie d’un chic parisien qu’on dirait aujourd’hui "bobo", rituel auquel on se devait d’assister quand on était un peu intello de gauche et qu’on avait toute la vie devant soi.

Mais là de toute façon n’est pas l’essentiel de Michel Foucault, auquel on pense aujourd’hui en ce 25e anniversaire de sa mort, le 25 juin 1984, emporté parmi les premiers par la maladie de fin du siècle qui commençait de décimer alors avec une virulence inexorable les milieux homosexuels. Or on apprendra que son homosexualité était une source de conflits intérieurs douloureux, le poussant quelques moments aux bordures de l’alcool et du suicide.

Reçu à l’Ecole normale supérieure en juillet 1946, il y rencontrera Georges Canguilhem, son mentor, et peut-être surtout Louis Althusser, philosophe marxiste freudien, qui le fera adhérer au Parti Communiste en 1950. En 1954 paraît un premier petit ouvrage, "Maladie mentale et personnalité", qui annonce la couleur en somme.

Mais il faudra attendre 1961, après un séjour comme lecteur de français à l’université suédoise d’Uppsala, pour la publication de "Folie et déraison", thèse même qu’il vient de soutenir à la Sorbonne et que Gallimard rééditera quelques années plus tard sous son célèbre nom d’"Histoire de la folie à l’âge classique" (XVIIe et XVIIIe siècles), ouvrage monumental, suivi bientôt de "Naissance de la clinique".

On entre alors dans le vif de son sujet, quand il interroge raison, déraison et folie. Comment est-on passé, se demande-t-il, de l’expérience médiévale humaniste de la folie à celle, la nôtre, qui la confine dorénavant dans la maladie mentale, l’exclut et l’aliène ? La fondation de l’Hôpital général en 1656 invente un espace d’internement pour tous les vagabonds, libertins, débauchés, oisifs, mendiants, pauvres, fous errants et insensés.

"Le fou de l’âge baroque erre de ville en ville, le fou de l’âge classique perd cette liberté de malheur dans l’enfermement, le fou de l’âge moderne est médicalisé", explique Pierre Billouet dans "Foucault" (Les Belles Lettres, coll. Figures du savoir).

Il en va donc d’une "archéologie du savoir" de la folie. Tout comme, en 1966, "Les Mots et les Choses", son opus magnum, constitueront une archéologie des sciences humaines, sa spécialité première avec l’histoire et la psychologie. Tandis qu’en 1975, "Surveiller et punir" s’attellera à une étude de la "naissance de la prison". Car, empruntant à Nietzsche le concept de généalogie, Foucault a cherché à établir celle de nos mœurs et de nos institutions : l’école, la prison, l’hôpital, l’usine, le mariage. Et dans ce "curieux projet d’enfermer pour redresser" qui marque notre société disciplinaire, il voit un moyen pour le pouvoir de s’assurer la maîtrise des individus. La discipline des prisons rejoint celle de l’armée, des ateliers, des hôpitaux et des collèges. Ce qu’il nomme le savoir-pouvoir.

Si "Les Mots et les choses" l’ont consacré chef de file du mouvement structuraliste, Foucault aura hâte de s’en dégager, déclarant que "seuls des idiots et des naïfs" peuvent prétendre qu’il est effectivement structuraliste. Il fait observer que le mot "structure" n’apparaît pas une seule fois dans son livre. Lequel, pourtant, soutient la thèse structuraliste provocante et controversée de la "mort de l’homme".

Il entend par là que l’homme libre et sartrien, invention récente datant du seuil du XIXe siècle, pourrait bientôt s’effacer "comme à la limite de la mer un visage de sable". Une implacable polémique s’installe dès lors au cœur de l’intelligentsia parisienne, rangeant ensemble des chrétiens de gauche, marxistes et humanistes, déterminés à dénoncer en même temps un anti-humanisme réactionnaire et un désengagement politique nihiliste.

Si Maurice Clavel voit dans Mai 68 l’illustration politique des "Mots et les Choses", Foucault n’y verra jamais aucun espoir révolutionnaire déçu, ni l’expression objective d’une lutte des classes, mais bien un concert de voix contestataires, multiples et irréductibles. Attaquant Sartre, il règle son compte au mythe de l’Histoire et à sa "Critique de la raison dialectique" (1960).

Il reste que, bientôt nommé professeur de philosophie à l’université "expérimentale" de Vincennes, on l’y traitera aussitôt de gauchiste. En 1971, sur une idée de son fidèle ami Daniel Defert, il annonce la création d’un Groupe d’information sur les prisons (GIP), contestation politique de l’univers carcéral, afin de donner enfin la parole aux détenus, qui d’ailleurs obtiennent bientôt l’accès à la radio et à la presse dans leurs cellules.

Tandis qu’il s’attable encore - entre autres choses - à une "Histoire de la sexualité" en trois tomes, consacrée à la culture grecque antique, Michel Foucault se mobilise de plus en plus sur des fronts militants les plus variés. Il se penche sur la révolution en Iran - dans un reportage d’idées pour le "Corriere della Sera" où il se fourvoie probablement à propos du nouveau régime des ayatollahs -, soutient les boat-people et "un bateau pour le Viêt-nam" avec Bernard Kouchner et Yves Montand, et s’associe au combat pour la démocratie en Pologne.

Voyageur toujours, amoureux de Berkeley et de la Californie, il pense d’ailleurs s’installer définitivement aux Etats-Unis quand il succombe au sida au début de l’été 1984, à l’âge de 57 ans. Il vient d’écrire dans "L’Usage des plaisirs", qui sera publié à titre posthume en 1994 : "Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui, je veux dire l’activité philosophique, si ce n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement ?"

S’inscrivant ainsi dans la tradition critique de Kant, Michel Foucault a inventé un nouveau type d’enquête philosophique et d’écriture historique. A quel effet, il lui fallait se séparer de lui-même, et de son propre travail. Gardons-en au moins pour mémoire ce mot fétiche : "L’homme n’a de vérité que dans l’énigme du fou qu’il est et n’est pas."