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Voilà un livre superbe, mais très singulier : l’histoire autobiographique d’un homme et de son chien, du lien extrêmement fort, presque amoureux, entre l’écrivain japonais Akira Mizubayashi et sa chienne, Mélodie.

Cette "Chronique d’une passion" paraît chez Gallimard, dans la bien nommée collection "L’un et l’autre" dirigée par le psychanalyste Pontalis qui vient de nous quitter. Ce récit, entrecoupé de passionnantes réflexions philosophiques, plaira aux propriétaires d’un chien, qui ont eux-mêmes expérimenté ce lien si intime et étrange qui peut naître entre un homme et un animal. Mais il séduira aussi ceux que la question de la frontière entre l’animal et l’homme intéresse. Les autres, qui n’ont ni chien, ni cette curiosité, ne verront dans ce livre qu’une passion bizarre.

Depuis plusieurs années, la question de l’animal revient en force. D’abord celle de la cruauté envers les animaux. L’enquête terrible que l’écrivain américain Jonathan Safran Foer a décrit dans son livre "Faut-il manger les animaux ?", sur les pratiques d’élevage, d’abattage et de boucherie, a ouvert bien des yeux. L’animal peut souffrir et il le montre.

Mais la réflexion va plus loin. Les primatologues ont montré que les grands singes étaient bien plus proches de nous qu’on le croyait et que rien de fondamental ne les sépare de nous. On a beaucoup construit autour de la réflexion du philosophe Jacques Derrida qui, sortant de son bain, se sentit gêné de se montrer nu devant son chat, lui prêtant des sentiments "humains".

Nous sommes aujourd’hui aux antipodes de la réflexion de Descartes ou Malebranche qui assimilaient les animaux à des machines, des automates qui "mangent sans plaisir, crient sans douleur, croissent sans le savoir, ne désirent rien, ne craignent rien, ne connaissent rien."

On sait désormais que le mythe du fruit défendu n’est qu’un mythe, quand en ayant croqué le fruit de l’arbre de la connaissance l’homme aurait été chassé du Paradis et aurait été coupé de son animalité. Non, nous faisons partie des animaux, même si la taille de notre cerveau nous rend particuliers.

Les propriétaires de chiens n’ont pas eu besoin de ces études pour le confirmer : il se passe entre eux et leur animal quelque chose de fort, de réciproque, de vies entremêlées, d’"humain", loin de l’animal-machine.

Akira Mizubayashi est tombé amoureux non seulement d’une femme française mais aussi de la langue française qu’il pratique mieux que quiconque et qu’il écrit avec une grâce merveilleuse. Il habite Tokyo et y traduit les livres de Pennac. Dans ce récit, il raconte la vie de sa chienne, une golden retriever, qu’il a gardée 12 ans et qui est morte le 2 décembre 2009. L’histoire commence lors de l’incinération de l’animal, quand on lui remit les cendres avec un carton portant le nom "Mélodie Mizubayashi", son nom de famille. Elle faisait partie de sa famille. Il s’étonne qu’en français, les mots qui désignent les parties de l’animal le rattachent aux choses et pas aux personnes. On parle des pattes d’une table ou d’un chien mais des jambes d’un homme.

Le charme du livre est d’abord ce mélange de belle langue française et de vie quotidienne au Japon, entre les arbres en fleurs, les petites maisons silencieuses, la politesse exquise, le parc de la Philosophie, les cent statuettes de la Déesse miséricordieuse. Puis, il y a la finesse de son autoanalyse de cet amour si fusionnel où le chien comprend tout ce qu’il pense, ressent, subit, avant même que sa femme ne le ressente. Il raconte sa vie commune avec sa chienne : l’apprentissage, les promenades, l’attente du retour, les rites, l’amitié (il lui parle en l’appelant, "ma chère amie"). Le chien a un métier : promener son maître et lui donner de l’affection. L’écrivain fait aussi de subtils rapprochements avec la musique qu’il aime (Mozart, Mahler). Il apprend, avec son chien, le deuil qu’il n’a pas su faire pour son père.

Ce compagnonnage est si intime qu’il reste désemparé à la mort de Mélodie. Cela témoigne de plusieurs faits éclairants. D’abord, la fidélité totale, absolue, inconditionnelle d’un chien. Un chien reste, toute une vie, fidèle à son "maître" (il préfère l’appeler "compagnon de promenade"). Il rappelle l’histoire vraie de cet autre chien japonais, Hachi, qui avait l’habitude de venir chercher son maître à la gare. Quand celui-ci mourut brusquement, son chien revint ensuite chaque jour, pendant dix ans, à la même gare, attendre le retour impossible !

Le chien est aussi l’exemple d’un attachement à l’être pur, loin de toutes ces apparences qui nous occupent, indépendamment de notre place sociale et de nos désirs de séduction. "Vivre avec Mélodie, écrit Akira Mizubayashi, ce fut se dépouiller de moi-même, me considérer comme un étranger total, me dépouiller de tout ce qui me faisait exister en tant qu’homme vivant en société avec tout ce que cela comporte au niveau des usages et des habitudes". Quand Ulysse rentra de vingt ans de périples, totalement métamorphosé, le seul qui le reconnut fut son chien Argos. Et chacun voit en rue comment les chiens peuvent s’attacher à l’être humain qui se niche au fond du SDF ou de l’alcoolique rejeté par les hommes. On raconte que les êtres décharnés, mourants des camps de concentration, n’étaient plus vus comme des êtres que par certains chiens qu’ils croisaient. Seuls, ces chiens voyaient encore en eux leur humanité. "Y a-t-il sur terre un être humain capable de se détacher à ce point de la condition d’existence sociale de son interlocuteur ?", demande l’écrivain. "Le chien est le seul être sur terre qui vous aime plus qu’il ne s’aime lui-même, mais c’est mon moi dénudé qu’elle aimait."

Un chien est aussi un symbole de sincérité, un être qui ne trompe jamais. Et la faiblesse du chien, sa fragilité absolue, sa sincérité, deviennent, dit Kundera dans "L’insoutenable légèreté de l’être", un test moral d’humanité. "La vraie bonté de l’homme, écrit-il, ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité, ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux."