Hoda Barakat habite à deux pas du Père-Lachaise, dans ce quartier parisien de Ménilmontant qu’elle chérit pour son authenticité. Jeune retraitée de Radio Orient, où elle dirigeait une rédaction de quatre-vingt journalistes, l’écrivain libanaise vient de voir traduit de l’arabe en français "Le royaume de cette terre", riche et ambitieux roman retraçant la vie d’un petit village maronite accroché au Mont-Liban. Des paysans, des religieux, des familles composent cette chronique que l’auteur du "Laboureur des eaux" portait en elle depuis longtemps. "C’est un sujet qui m’est très cher. Alors que mes précédents romans abordaient la guerre, je me posais la question de remonter la faille pour voir où l’implosion avait été conçue, elle qui touche toute cette région et pas seulement le Liban." Plusieurs années durant, ce livre a mûri, entre lectures, compulsion d’archives et réflexions. "Pendant longtemps, j’ai cherché ce qui n’existe pas : l’histoire dans un sens objectif, scientifique du terme. Pour me rendre compte, au final, qu’il n’y a pas de consensus national permettant d’écrire une histoire commune. Puisqu’il n’y a que des légendes et des mythes, je pouvais y aller !"

De ce microcosme, dont le lecteur partage les joies, les rivalités et les drames à travers les destins croisés d’un frère et d’une sœur, Tannous et Salma, Hoda Barakat dit qu’il "aurait pu se situer ailleurs. C’est juste un exemple très parlant du repli communautaire, qui fait qu’on appartient à sa tribu, à son territoire, mais jamais à sa terre, jamais à son pays, jamais à un projet de cohésion sociale, politique, culturelle. Le Liban est une miniature de ce qui se passe partout dans le monde arabe." Cet échec découle selon elle d’une incapacité, après les guerres de libération des mandats et des forces étrangères, à se moderniser. "Le despotisme et les guerres tribales ont bloqué l’adhésion à la notion d’état-nation. Puis la corruption s’est installée, cautionnée par l’alibi de la Palestine." Aujourd’hui, Beyrouth demeure la preuve de ce ratage. "Ce n’est pas une ville mais un ensemble de villages. On ne peut construire une capitale qui est le cœur d’un pays si le pays ne tient pas. Il n’y a pas de mélange, rien qui nous lie ensemble. Donc on reste derrière les barricades, chacun de son côté. Et au moindre problème, les quartiers se font la guerre."

Ce Mont-Liban était le "royaume" d’Hoda Barakat. "Je pouvais me permettre d’être très critique car cette communauté est la mienne, contre laquelle je me suis rebellée très jeune. En même temps, j’ai pour eux beaucoup de tendresse et de compréhension. Ce sont des gens comme vous et moi, que l’on retrouve dans d’autres sociétés, un peu coincés dans leur ignorance, leur innocence, un peu laissés pour compte." Dans ce cinquième roman traduit, elle oppose la voix envoûtante des hommes à l’assurance de leur force et de leur vaillance. "Ils sont ainsi. On a des clichés erronés sur ce que sont ces hommes et la virilité dans ces sociétés. C’est souvent exagéré et idéologique la plupart du temps. Ils étaient connus pour leur belle voix et pour leur tendresse amoureuse envers les femmes. Ce que je dis sur ces combattants qui mourraient rapidement après le décès de leur épouse est vrai. Ils sont une part essentielle de ma compréhension de ces sociétés. C’est pourquoi je ne condamne pas à tort et à travers."

Allant plus loin, elle dépeint un système alimenté par la vengeance, qui soude le clan. "L’autre est mon ennemi. Et il n’est pas seulement le musulman ou le chiite, mais peut venir du village voisin, tout maronite qu’il est. Cet émiettement permet de constituer différentes milices, selon un système qui perdure aujourd’hui. A la base, ce n’est pas un choix d’appartenance politique. Non, automatiquement, on va vers la militarisation à partir de sentiments de repli sur le groupe. L’individu est empêché. La guerre civile a besoin des instincts les plus profonds, qui ont trait au groupe. C’est lui qui te protège, te donne du respect pour ton maître et de la reconnaissance. Il n’y a pas de place en dehors." Ainsi, quand Tannous revient de Syrie où il a perfectionné son chant, il est devenu infréquentable. "Il a été confronté à l’autre, qui est syrien, musulman. A son retour, personne ne peut plus l’accepter car il a touché au tabou de l’étranger, de la différence. Ce danger qu’on redoute, on n’en veut pas."

A Tannous, Hoda Barakat a offert une magnifique voix, symbole de résistance en ce qu’elle est indissoluble dans le groupe. "On chante avec sa gorge, ses poumons, ses expressions, même si la chanson est celle de tout le monde, même si elle a été reprise par des générations. La voix, c’est l’individu, c’est ce qu’il y a de plus profond dans mon désir de m’exprimer." Celle de l’écrivain s’exprime en arabe, le lien qui la relie à son passé, la langue qu’elle regrette de ne pouvoir parler avec sa petite-fille. Aussi, pour celle qui est très critique sur la traduction française de son œuvre, y a-t-il toujours une part d’insatisfaction. "Ce que j’écris en arabe ne passe jamais totalement dans une autre langue. Il y a sans cesse des concessions à faire, on hésite, on se pose des questions. Il faut accepter une déperdition."

L’on quittera Tannous et Salma dans leur montagne, abandonnés à leur solitude, cherchant à comprendre pourquoi leur vie leur a échappé. "Dans l’histoire collective, c’est toujours une illusion de se croire capable de réussir une vie quand la société a failli. C’est une lutte perdue d’avance. Cette famille a essayé de ne pas répondre à l’appel du groupe. Ils ont voulu conserver leur innocence et un certain sens moral. Or la morale n’est pas individuelle, elle est relative, c’est le groupe qui la définit, le puissant qui l’impose. Les lois de la tribu sont les lois du plus fort."

Ecrire sur le Liban serait-il devenu sa manière d’y vivre ? "Probablement. D’autant que ce qui m’y rattache est très ténu aujourd’hui." Prise dans la tourmente syrienne, la patrie d’Hoda Barakat est désormais source d’une "énorme angoisse. C’est une attente sans fin, et on se demande parfois ce qu’on attend. Ce qui se répercute sur le quotidien : vous êtes encore plus étranger, encore plus loin de cette terre. Encore plus loin de vos souvenirs, de votre enfance".

Le royaume de cette terre Hoda Barakat traduit de l’arabe par Antoine Jockey Actes Sud 350 pp., env. 22,50 €