Livres & BD

L’écrivaine franco-belge Françoise Mallet-Joris est morte samedi 13 août, à l’âge de 86 ans à Bry-sur-Marne. Ces dernières années, celle qui eut longtemps deux adresses, une à Paris l’autre à Bruxelles, vivait la plupart du temps en Belgique. Son dernier roman, « Ni vous sans moi, ni moi sans vous » (2007) se déroulait d’ailleurs dans le Bruxelles de l’Art Nouveau.

Son nom éclata dans le ciel littéraire en 1951 déjà. Avant Françoise Sagan (« Bonjour tristesse » date de 1954) et avant la plupart des romans de Marguerite Duras (c’est l’année du « Barrage contre le Pacifique ») même si elle ne garde pas aujourd’hui la notoriété de Sagan et Duras.

Son premier roman, « Le rempart des béguines » fut jugé « scandaleux » à l’époque. Elle n’avait que 21 ans et racontait les amours homosexuelles, à Gers, en Belgique, entre la jeune Hélène, 15 ans, et la maîtresse de son père, Tamara Soulerr.

Elle publia ce roman chez Julliard sous le pseudonyme de Françoise Mallet auquel elle joignit le nom de Joris qui faisait, pensait-elle, plus flamand.

Elle enchaîna ensuite plus de 30 romans, publiés dans de maisons prestigieuses (Julliard, Gallimard, Grasset, Flammarion) sur des sujets extrêmement variés, devenant peu à peu une écrivaine populaire (surtout chez les lectrices) avec le succès en 1970 de « La maison de papier » qui donnait à d’innombrables lecteurs le sentiment d’y avoir vécu, d’y avoir été accueilli. Ses joies, ses soucis, sa foi, ses journées pleines de tâches simples et de plaisirs subtils, tout était donné aux lecteurs.


Fille de Suzanne Lilar

Il n’est pas évident de parler d’une suite de romans, datés, reflets de leur époque, mais d’une grande variété. En recevant l’écrivaine à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, en 1994, Georges Sion disait : « Le critique attaché à vous cerner ou à vous définir se trouve souvent désorienté par une itinérante créatrice qui semblerait nier votre unité, mais qui, au contraire, la définit sans cesse ».

Elle même disait : « Je voudrais que l’on pût écrire des deux mains, et que chacune écrivit le contraire de l’autre ».

Françoise Mallet-Joris était née le 6 juillet 1930 à Anvers dans une famille d’avocats. Son père, Albert Lilar fut quatre fois ministre de la Justice. Mais c’était aussi un milieu très littéraire, typique de ces grands écrivains francophones de Flandre dans la lignée de Verhaeren, Maeterlinck et Marie Gevers.

La soeur de Françoise Mallet-Joris Marie Frédéric Lilar écrivit sur le XVIIIe siècle et leur mère, Suzanne Lilar fut une écrivaine belge majeure. En 1994, Françoise Mallet-Joris succéda d’ailleurs à l’Académie dans le siège de sa mère. Suzanne Lilar écrivit de très beaux livres comme « La confession anonyme » qu’André Delvaux porta à l’écran avec « Benvenuta », comme « Le journal de l’analogiste » et « Enfance gantoise ».

Françoise Mallet-Joris entretenait avec sa mère des relations complexes qu’elle décrivit, au soir de sa vie, dans « La double confidence » » (2001) où elle évoque à la fois son enfance en Flandre, sa mère et la vie de la poétesse française (flamande du Nord, comme elle) Marceline Desbordes-Valmore. Elle y écrit : « J’ai toujours moi aussi, aimé, admiré ma mère. Je l’ai aussi détestée par moments. J’ai éprouvé contre elle mes forces naissantes, elle a longtemps, très longtemps été l’Adversaire. »

Suzanne Lilar s’emporta un jour contre elle, lui disant : « Je voudrais tout de même savoir si tu veux simplement me contredire ou si nous ne nous comprenons pas du tout ! » Elle répondit alors : « Je veux simplement créer l’harmonie des contraires, maman ».


Le jury du Goncourt

Ses parents étaient agnostiques mais à 23 ans, elle se fait baptiser et garda cette foi toute sa vie. « C’était une réflexion, par une illumination, ou une vision. J’ai gardé cette fidélité, avec des hauts et des bas ». Elle raconta sa conversion dans « Lettre à moi-même » en 1963.

En 1958, elle obtint le Prix Fémina non sans de vifs débats au sein du jury, pour « L’Empire céleste » (qui n’est pas la Chine d’autrefois mais le nom d’un restaurant grec de Montparnasse).

En 1971 déjà elle intègre le jury du Prix Goncourt. Elle y siégea 40 ans, s’opposant entre autres à ce que ce prix aille à Michel Houellebecq. Elle céda sa place en 2011 à Pierre Assouline qui annonça samedi son décès et lui offrit un bel hommage évoquant une « intense créativité », « une oeuvre touffue, foisonnante, sans cesse renouvelée ».

Elle s’est essayée à beaucoup de genres. Le roman historique par exemple avec une biographie de Marie Mancini, la nièce de Mazarin, et le premier amour de Louis XIV. Ou une biographie de Jeanne Guyon, grande mystique française de la fin du XVIIe siècle.

Au total, une œuvre certes inégale, mais souvent désarçonnante car sans cesse renouvelée. Avec encore un roman « populaire », « Allegra » qui raconte la passion d’une femme pour un petit Arabe muet. Elle s’intéressa aussi au rock (dans « Dickie Roi », 1980), aux problèmes de drogue (« Le rire de Laura », 1985), et même aux régimes alimentaires (« Divine, » 1991).


Ecrire, dit-elle

En réalité, y compris dans ses romans historiques, elle témoignait de son temps, s’intéressait à son époque même si elle n’adhéra jamais au Nouveau Roman. Elle était féministe avant Benoîte Groult. Elle bouscula le milieu littéraire en s’intéressant à la chanson et en écrivant « La Parisienne » pour la chanteuse Marie-Paule Belle avec qui elle vécut un moment. Car cette femme, grande fumeuse, aux yeux bleus et cheveux blonds, fut aussi homosexuelle, tout en ayant été mariée trois fois et ayant eu quatre enfants. Cataloguée à gauche, elle fit partie des intellectuels qui poussèrent Mitterrand en 1987 à solliciter un second mandat présidentiel.

Elle écrivait chaque jour le matin, levée dès 6 heures en hiver et à 5 h en été « comme un cordonnier fait des chaussures », disait-elle.

Le Monde reprend cette phrase sur l’écriture de cette passionnée par l’œuvre de Colette : « Ecrire, croit-on, c’est ouvrir portes et fenêtres et non les refermer. On démarre comme ça innocemment. On ne sait pas à quoi on s’engage. Et il y a toujours un moment où l’on voit sa vérité nue, l’île déserte, ce qu’on appelait autrefois assez drôlement, la tour d’ivoire, la solitude en somme. »