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Nancy Huston : "Prostituées et porno stars, esclaves des temps modernes"

Laurence Bertels

Publié le - Mis à jour le

Entretien de notre envoyée spéciale à Paris.

Un regard bleu glacier, une douceur empreinte de fermeté et, surtout une trentaine de romans, essais, pièces de théâtre à son actif, dont l’inoubliable "Lignes de faille" (prix Femina 2006) ou encore "Instrument des ténèbres" (prix Goncourt des lycéens 1996). Nancy Huston est assurément une des grandes figures de la littérature. Née à Calgary, en Alberta, au Canada, en 1953, élevée en anglais, elle apprend l’allemand dès ses 6 ans, sa belle-mère étant allemande, et vit aujourd’hui à Paris. Egalement musicienne et essayiste, elle donnera deux conférences à Bruxelles, au Théâtre Varia, à l’occasion de Météores, le festival international de théâtre jeune public de Pierre de Lune qui programme, entre autres, son "Jocaste reine". Le lendemain, elle sera à Liège.

Intitulées respectivement "Pourquoi les mensonges littéraires valent mieux que les autres mensonges" et "Eloge de l’identité faible et fluctuante", ces conférences renvoient à "L’Espèce fabulatrice" (Actes Sud, 2008). Son dernier essai, "Reflets dans un œil d’homme" (Actes Sud, 2012), titre allusif à "Reflets dans un œil d’or" de Carson McCullers, rappelle les lois universelles de la nature et dénonce les ravages de l’image. L’occasion de se perdre au pays de l’identité devant une tisane à "La Contrescarpe", à l’heure de l’été indien sur une place très villageoise entre terrasses animées, rangs d’écoliers, fontaine et vagabonds ayant élu domicile non fixe dans ce semblant de havre de paix qui changera de visage avec les premiers frimas. Des mendiants qui pourraient être une variante de ceux du "Dernier Caravansérail" d’Ariane Mnouchkine, pièce culte dont Nancy Huston écrit que, après l’avoir vue, "on porte un regard différent sur les mendiants dans les rues de Paris. Au lieu de les regrouper commodément dans la catégorie des épaves humaines, on se demande de quel pays ils sont originaires, quel drame les a poussés à s’exiler et quelle a été leur trajectoire En d’autres termes, quelle est leur histoire particulière".

Lors de votre venue en Belgique, vous évoquerez un sujet qui vous est cher, celui de l’identité, en encourageant l’identification, celle rendue possible par les romans, justement, mais en tirant la sonnette d’alarme par rapport au réflexe identitaire, à celui de la fierté.

La fierté est rarement une attitude très productive. Quant à l’identité, elle est un artifice mais un artifice nécessaire. On ne peut pas être un humain générique. Il est bon d’avoir un certain recul par rapport à l’identité, mais pas trop, sinon c’est la porte ouverte à la folie comme l’ont expérimenté des écrivains tels que Fernando Pessoa, Romain Gary, Virginia Woolf, dont les limites du moi étaient peut-être trop poreuses. La littérature offre la possibilité éthique de s’identifier à des gens qui ne vous ressemblent pas. On peut se glisser dans la peau d’un membre d’un autre sexe, d’une autre époque, d’une autre couleur. Vous revenez changé de ces contacts-là, parfois même plus que des contacts avec les gens réels. Dans la vraie vie, on ne va pas trop loin. Dans la littérature, on peut être complètement happé par la voix, les aventures de quelqu’un de très différent de nous, c’est cela qui est magnifique.

Quel est le personnage dans la littérature qui vous a le plus emportée ?

Je dirais Tom Sawyer, le héros de Mark Twain, parce qu’il est insolent, paresseux, n’est pas trop respectueux des convenances mais est drôle.

Vous donnez une grande responsabilité politique à la littérature. Elle serait une porte ouverte vers plus de tolérance…

En même temps, je suis assez pessimiste. C’est effectivement la meilleure chance de connaître un monde meilleur. Hélas, très peu de gens s’en emparent. La littérature a toujours été réservée à l’élite. Il y aura toujours une élite spirituelle qui pourra profiter de cette irrigation, de cette remise en question de soi, mais je n’attends pas de la littérature qu’elle soit le salut du monde.

Les histoires sont nécessaires, comme vous le défendez dans “L’Espèce fabulatrice”, en expliquant que la vie est trop dure si on ne lui donne pas sens…

Les êtres humains sont dans la fiction sans le savoir. Ils pensent, par exemple, qu’ils deviennent quelqu’un de merveilleux et de digne s’ils gagnent beaucoup d’argent; cela, c’est de la fiction.

L’identité, encore elle ! Vous dites que c’est à l’adolescence qu’elle est la plus urgente, la plus importante, la plus potentiellement meurtrière…

L’adolescence a toujours été marquée dans les sociétés traditionnelles. On faisait violemment entrer les garçons dans leurs corps d’homme. Pour les filles, il y avait des rites d’initiation aussi. On a abandonné tous ces rites primitifs et, du coup, l’adolescence est une période d’immense désarroi.

Dans votre nouvel essai, “Reflets dans un œil d’homme”, il est question d’identité féminine, cette fois.

Masculine aussi. Il est frappant de voir à quel point le féminisme a été obligé, pour des tas de bonnes raisons, de juste emboîter le pas des Lumières, des droits de l’homme, de l’autonomisation, etc., en faisant fi de la biologie. Tous nos comportements ne découlent pas de notre volonté. Je n’ai pas encore rencontré un homme qui, suite à la lecture de mon livre, ait nié que le désir chez lui pouvait être déclenché par un simple regard. Ils voient et réagissent. Ils sont programmés pour féconder le plus grand nombre de ventres et, de préférence, sans punition. Ensuite, ils peuvent se contrôler. C’est cela, la civilisation. Toutes les sociétés humaines ont mis en place des garde-fous pour contrôler le désir masculin déclenché par le regard : voiles, ceintures de chasteté, tabou de la virginité, séparation des sexes Les hommes "regardent" mais les femmes sont "regardantes" car les implications de la reproduction sont beaucoup plus lourdes pour elles. Cela reste vrai malgré la contraception.

Vous attirez également l’attention sur la montée en puissance de la pornographie…

Pour moi, les prostituées et les porno stars sont les esclaves des temps modernes. Elles nous permettent de vivre tranquillement comme la bourgeoisie, avant, grâce au travail des esclaves. Les hommes passent un temps considérable sur les sites, 80 % de la population masculine consulte des sites porno plusieurs fois par semaine. Beaucoup de filles sont nécessaires pour assouvir ce désir. Du côté des femmes, les industries de la beauté profitent de notre vulnérabilité innée - vouloir plaire, être belle, plaisante à regarder - et la transforment en angoisse. Des femmes meurent de vouloir être plus minces, plus belles. Regardez l’affaire des prothèses mammaires Je voulais, par mon essai, attirer l’attention sur cette extrême singularité de notre société qui préfère l’image au réel, le désir à l’amour, le manque au partage.

C’est important pour des jeunes filles d’entendre cela…

Oui, car cette propagande est formulée en termes de liberté. Or, la mise à nu des femmes n’est pas rien. Jamais cela n’a été une libération de mettre quelqu’un à nu, mais bien une oppression, une humiliation Il n’y a pas tellement de différence entre le monde de la prostitution et celui de L’Oréal. Dans la mode chicos, on aime la fille pendant les mêmes années et pour les mêmes raisons, pour l’image qu’elle projette. Et dès qu’elle a dépassé ce moment où on ne peut plus la fantasmer comme perfection, on la balance, on prend la suivante. On fait comme si la mode était hyperprestigieuse et magnifique et la prostitution, minable, mais les deux se rejoignent et les deux sont tristes.

Quelle solution proposez-vous ?

Education sexuelle. Cours sur le machisme, le patriarcat, les monothéismes, les savoirs féminins spoliés ou empêchés d’éclore par les hommes. Lecture de beaux romans et poèmes d’amour; mixité obligatoire; préparation à l’échange, au toucher, à la caresse; cours de nu dans toutes les écoles secondaires Et, plus tard : congés paternels !

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