Nedim Gürsel est né en 1951 en Turquie et il vit à Paris depuis 1980, quand il dût fuir le coup d’Etat militaire. Ses romans –toujours écrits en turc même s’il enseigne en français à Paris- parlent tant du passé que du présent de la Turquie. Ils y ont souvent rencontré des difficultés. Son roman "Les Filles d’Allah" fut accusé d’être "blasphématoire" et il fallut un long combat pour que la Cour d’appel rejette cette accusation. "Cela ne va pas, nous dit-il, qu’une telle accusation puisse être faite dans un pays laïque où la religion est affaire privée. Il est tout aussi inquiétant de voir chaque vendredi sur les chaînes de télé, les ministres se montrer à la Mosquée. Accepterions-nous de suivre chaque semaine les ministres français à la messe !"

Son dernier roman, "Le Fils du capitaine" raconte comment un ancien journaliste longtemps en exil en France confie à un magnétophone ses souvenirs et les relie à la situation présente en Turquie. On y retrouve, traités avec humour et des anecdotes savoureuses, l’enfance avec un père dans l’armée qui participa au putsch de 1960, le pensionnat à Istanbul, la découverte de la sexualité et ses déboires comme journaliste. Et en opposition, des accusations contre Erdogan et sa dérive autoritaire.

"J’ai voulu créer un personnage qui fait le bilan de sa vie et règle ses comptes avec toutes les formes d’autorité qu’il a subies", explique-t-il.

Le roman est aussi une déclaration d’amour à Istanbul.

J’ai un rapport très affectif avec cette ville devenue non seulement un thème récurrent de mes romans, mais un personnage en tant que tel. Mon exil a sans doute joué et je n’aurais pas autant parlé d’Istanbul si je n’avais pas dû la quitter.

Régulièrement revient le personnage du Premier ministre dont le nom n’est jamais cité mais qui est le président Erdogan.

Oui, il énerve au plus haut point le narrateur car il est sans cesse sur toutes les chaînes turques à dire ce qu’il faut manger, combien d’enfants on peut avoir, etc., un patriarche un peu fascisant qui se croit omniscient comme Allah. La littérature permet un peu d’emphase pour mieux éclairer ce qui se passe aujourd’hui. Car je suis inquiet de l’évolution de la Turquie embarquée dans le bourbier syrien. La politique étrangère d’Erdogan a complètement échoué et nous sommes pris à nouveau dans la question kurde. Je parlerai de tout cela dans mon prochain livre.

N’avez vous pas eu d’ennuis avec la censure turque pour ce livre ?

Je suis fort inquiet quand je vois mon ami Can Dundar, redacteur en chef du Cumhuriyet, jeté en prison simplement pour avoir fait son métier de journaliste. Mon éditeur turc fait partie d’un grand groupe de presse et m’a convaincu de faire une légère autocensure en enlevant quelques lignes pour l’édition turque du roman.


Le fils du capitaine, Nedim Gürsel, traduit du turc par Jean Descat, Seuil, 266 pp., env. : 21 euros