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L’écrivaine Nicole Malinconi a fait de la Maison du Peuple de Victor Horta, à Bruxelles, l’héroïne de son dernier livre. Un témoin aussi de l’histoire de la Belgique et de l’utopie ouvrière, une héroïne qui finit « assassinée » par des dirigeants à la vue étroite.

Sa mort est restée célèbre. On est en 1965. Née en 1899, la Maison du Peuple de Victor Horta, a déjà connu bien des vicissitudes. On a repeint ses balcons en gris et non plus en rouge au grand dam de l’architecte. On a construit un étage de plus, supprimant la terrasse. Et voilà qu’il y a des réparations à faire et que l’immeuble ne semble plus au goût du jour selon le parti socialiste, la FGTB et surtout, les coopératives socialistes propriétaires.

L’immeuble est détruit pour y construire (par Blaton) une tour moche de 26 étages. Pourtant, on allait bientôt inaugurer un musée Horta et, à Venise, 700 architectes réunis en congrès international, avaient signé en 1964 une pétition pour sauver le chef d’oeuvre. Rien n’y a fait.

Déjà on avait détruit le bel Hôtel Aubecq d’Horta, avenue Louise, pour y construire, lisait-on, un « immeuble de classe ». Les gestionnaires de la Maison du Peuple expliquaient que « l’agencement des locaux ne répond pas aux nécessités actuelles » et le journal Le Peuple s’enthousiasmait à l’idée de construire à la place « un édifice qui monterait haut dans le ciel de la capitale ».

Le ministre Camille Huysmans écrivait: « Laissez donc Horta en paix! Il ne vaut pas qu’on s’occupe de lui. La Maison du Peuple est une construction lamentable ». Roger Ramaekers président des coopératives belges embrayait: « Les gens n’y allaient plus. On détruit de soi-disant chefs d’oeuvre parce que la vie est là: il faut que quelque chose meure pour que quelque chose vive. Je ne veux pas de conservatoire du passé.»

On obtint juste que l’immeuble soit démonté et non pas détruit et que les pièces soient stockées en vue d’un remontage éventuel. D’abord à Tervuren et puis dans un parc de Jette où elles rouillèrent et où 40 tonnes furent vendues à un ferrailleur. Jamais la Maison ne fut remontée.

Jaurès y était

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Nicole Malinconi rappelle la naissance de l’immeuble en 1899, en présence de Jaurès. Horta avait réussi à créer un bâtiment tout de fer et de verre sur un terrain ingrat, étriqué, en pente en-dessous du Sablon. Un immeuble tout en lignes droites et torsades, un « palais », disait-on. On y trouvait la boulangerie coopérative, des magasins, un café, des bureaux, une immense salle de spectacle à l’étage.

L’écrivaine raconte 66 ans d’histoire de Belgique vue à travers cette Maison et l’utopie ouvrière qui existait alors. La Maison du Peuple était en plus à côté du quartier des Marolles et de sa tradition frondeuse.

Elle évoque la guerre de 14 et la résistance du bourgmestre Adolphe Max. Elle cite « La Libre Belgique » naissant dans la résistance à l’occupant et qui précisait qu’elle était un « bulletin patriotique ne se soumettant à aucune censure », précisant avec humour qu’il « serait régulièrement irrégulier », avec un prix affiché « de zéro à l’infini, avec prière de ne pas dépasser cette limite. »

Elle évoque la montée de l’antisémitisme, les horreurs de la déportation, l’immigration italienne, le drame du Bois du Cazier. Et en filigrane, on suit l’érosion de cette aventure ouvrière. Emile Vandervelde eut encore des funérailles grandioses à la Maison du Peuple. A l’inauguration de celle-ci, on parlait d’un « socialisme triomphant, de la vieille foi qui s’incline devant la foi nouvelle ». Mais même le vocabulaire avait changé. En 1965, « Le Peuple » défendait la démolition en parlant de « commerce » et de « clientèle ». « Avec ces nouveaux mots commerce et clientèle, on peut dire que les temps ont changé », note Malinconi.

---> « De fer et de verre », la Maison du Peuple de Victor Horta, par Nicole Malinconi, Les Impressions nouvelles, 166 pp., env.: 16 euros

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