ENTRETIEN

Honoré ce vendredi à l'UCL, Simon Leys publie chez Plon «Les idées des autres», «idiosyncratiquement compilées pour l'amusement des lecteurs oisifs». Ce florilège reflète, tel un miroir, explique le célèbre sinologue et essayiste belge, un peu (beaucoup?) de la personnalité du compilateur. Nous l'avons donc pris comme fil conducteur de l'entretien exclusif que Simon Leys nous a accordé jeudi à la faveur d'un de ses trop rares passages en Belgique.

Vous invoquez le Prince de Ligne: «Le meilleur livre est le monde». Dès lors, pourquoi écrire?

La Bruyère disait aussi que tout a été dit et tout a été écrit. Tout a été dit, c'est certain, mais chaque époque le redit à sa façon. Je pense qu'on écrit finalement pour soi d'abord. Ecrire est une activité très solitaire.

Mais on est content d'être édité...

Bien sûr. Il y a là une contradiction. Mais même si l'on n'était pas édité... Les livres les plus importants, les livres sources sont des livres qui n'ont jamais été édités. Pensez à Pascal, à Simone Weil... Ce ne sont pas des gens qui écrivent avec un éditeur en vue. Ce sont des gens qui dialoguent avec eux-mêmes. Heureusement, il s'est trouvé de pieux héritiers pour recueillir les fragments.

Montesquieu, dites-vous, prit «la résolution de ne lire que de bons livres». Quels sont ceux qui vous ont marqué?

Il y a en a énormément. Cela dépend des moments de l'existence. On relit des livres et on les relit différemment. Souvent je souligne au crayon les passages qui me frappent. Vous voyez ainsi à vingt ans de distance que les passages que vous soulignez ne sont pas les mêmes. Je cite cette phrase de Lichtenberg: «Un livre est un miroir; quand c'est un macaque qui s'y mire, il ne réfléchit pas le visage d'un apôtre.» Quand vous relisez quelque chose que vous avez lu jeune, vous voyez parfois la face du singe qui apparaît! Des perles qui ont échappé... J'ai eu cette curieuse expérience avec «L'Education sentimentale» de Flaubert que j'ai relu deux fois...

C'est la beauté des grands classiques: ils parlent à tout le monde et de façons différentes. Même si on les lit mal, c'est nourrissant. Même les malentendus sont féconds. C'est une bonne définition des classiques: ce sont des oeuvres qui se prêtent au malentendu et qui demeurent utiles même quand on les comprend de travers!

On parle toujours des écrivains créateurs mais il y a des lecteurs créateurs tout autant. La lecture, c'est une forme de création, et le lecteur vivant, le lecteur éveillé, le lecteur imaginatif récrée dans une large mesure ce qu'il lit. Jorge Luis Borges disait ainsi dans une interview: «Chaque fois que je lis Shakespeare, caramba, je l'améliore!»

Que lisez-vous aujourd'hui?

Julien Green a dit que, passé un certain âge, on ne lit plus rien par hasard. Tout ce qu'on lit doit avoir un sens, un sens qui nous échappe, mais il faut bien le croire. Il n'y a évidemment pas des choses qu'il faut lire. Il faut seulement suivre son goût et son plaisir.

Les gens me disent parfois que je suis sinologue. J'ai des réserves à l'égard de cette conception. Ce n'est pas de la fausse modestie. Je ne pense pas que je sache moins de chinois que ceux qui s'intitulent sinologues. Je crois que je me défends bien dans le domaine que j'ai choisi. Mais le sinologue au sens universitaire du mot est justement un homme qui est obligé de lire des tas de choses qu'il n'a pas nécessairement envie de lire.

Je vous avoue que mes lectures chinoises sont celles qui m'intéressent, qui m'amusent, celles qui me nourrissent. Vous faites votre miel de certaines choses. Le sinologue au sens universitaire, technique du mot, n'a pas le droit simplement de faire son miel, il doit aussi faire son travail. Et ça me paraît le cauchemar. Les études chinoises, pour moi, sont un élément de culture. Cela fait partie d'une totalité qui est le processus humaniste par lequel on devient soi-même.

Vous n'êtes jamais retourné en Chine?

Je n'imagine pas un voyage en Chine que je ferais pour le plaisir. Cela serait passionnant mais je sais que cela ne serait pas un plaisir. Si j'y allais maintenant, j'irais en touriste et ce genre de tourisme-là, c'est du voyeurisme. Je me rends compte que j'emploie des termes exagérés et inappropriés. C'est difficile à exprimer exactement. Mais je ne voudrais pas aller faire du tourisme en Chine.

«Il faut prier. Tout le reste est vain et stupide», affirme Léon Bloy dans un texte que vous épinglez. Vous êtes donc croyant?

Oui! Je suis un catholique traditionnel comme on dit. Depuis toujours. L'influence décisive, capitale, pour un enfant ou un adolescent est d'avoir eu la chance de rencontrer l'une ou l'autre personne qui étaient des croyants véritables. Au Collège Cardinal Mercier (de Braine-l'Alleud NdlR), j'ai eu cette chance en la personne d'un prêtre, professeur de rhétorique, un homme d'une réelle sainteté. Il est mort récemment et nous avions perdu le contact mais c'est quelqu'un à qui je me référais mentalement. Je me suis régulièrement demandé: Qu'aurait-il dit? Qu'aurait-il fait?

Le plus convaincant dans la foi, c'est quand vous l'avez vue mise en oeuvre et que cela marche. C'est une espèce de preuve expérimentale.

© La Libre Belgique 2005