Le romancier Sylvain Prudhomme a reçu ce mardi le prix Femina pour "Par les routes" (Gallimard), un roman aux accents mélancoliques sur l'art de l'abandon.

Le Femina étranger a été décerné à l'Espagnol Manuel Vilas pour "Ordesa" (Éditions du Sous-Sol) et le Femina de l'essai à Emmanuelle Lambert pour "Giono furioso" (Stock).

Pour l'occasion, la rédaction vous propose de redécouvrir notre critique du roman. 

Les errances du désir

Sylvain Prudhomme est un amoureux de la route. La route comme objet littéraire, comme image fantasmée du voyage à l’état pur : l’ivresse de la fuite et l’incertitude de l’errance ; l’adrénaline du mouvement et le trésor des rencontres ; la grâce de l’imprévu quand il se pare de beauté.

Sans doute y a-t-il autant de recettes pour marier ces ingrédients que de cuisiniers. Pour Sylvain Prudhomme, elle consiste en un art de vivre quasi disparu : l’autostop.

Pour la revue America , il a parcouru les États-Unis en stop, d’ouest en est, le long de la frontière mexicaine, 3 200 km en douze jours. Pour Le Tigre, le regretté "curieux magazine curieux" qui s’est éteint en 2014, c’était l’Europe, de Brest à Brest - de la Bretagne à la Biélorussie, toujours à la force du pouce.

Le pouce levé en signe d’abandon à l’autre, à l’inconnu qui s’arrêtera sur le bord du chemin, à la durée : on ne sait combien d’heures ou de jours prendra le voyage, ni même si on atteindra vraiment cette ville dont le nom est inscrit sur un bout de carton.

Telle est la raison d’être de "l’autostoppeur" de Par les routes, le cinquième roman que Sylvain Prudhomme (1979) publie à "L’arbalète" (Gallimard). L’autostoppeur, c’est ainsi qu’il est nommé, mais on pourrait bien l’appeler le Quichotte des aires de repos : "Il aimait les autoroutes. La glissade des autoroutes. L’impossibilité de faire marche arrière. Sur l’autoroute on ne se retourne jamais, il disait […] Marche avant, toujours. On avale l’espace. On le vainc. On le mange. […] Ce n’est plus de l’espace. C’est du temps. Une pure quantité de temps qu’on regarde fondre. Il y a ceux qui se tiennent au bord du fleuve, il répétait. Et il y a ceux qui sont le fleuve."

Les mondes possibles

Un personnage sans nom, car il est pure intention, pur mouvement, pur désir. Une énigme dont le sens ne se révèle que dans l’absence, en négatif. Les séjours de celui-ci à travers le pays, Sylvain Prudhomme ne les décrit que par ellipses, s’arrêtant à de signifiants toponymes ou à des visages compilés sur des cartes postales et des polaroïds. Autant de pièces d’un puzzle éparpillées dans des phrases courtes et exemptes de ponctuation expressive, que le lecteur est libre de moduler selon l’intonation qu’il veut y entendre. Ainsi, à l’opposé d’un carnet de bord noirci par celui qui est parti, le roman se concentre en réalité - c’est là son originalité et sa force - sur les autres, sur ceux qui sont restés, par la voix desquels l’auteur ausculte la tension inhérente à cette insatiable soif d’ailleurs, les mille questions qui surgissent de l’absence. Peut-on aimer le vide ? Se pourrait-il que la liberté vraie réside auprès des siens, plutôt que dans le hasard des carrefours ?

Ceux qui restent : Sacha, le narrateur, écrivain quadragénaire à la recherche d’une table rase. En s’installant dans une petite ville du sud de la France - elle aussi sans nom - il retrouve son ami d’autrefois, l’autostoppeur, qui n’est plus tout à fait le jeune adulte avec lequel ils se faisaient nomades, 20 ans plus tôt. Désormais il y a un enfant et surtout il y a Marie, la femme qu’il laisse à chaque fois qu’il quitte la maison, personnage dont le magnifique monologue constitue l’une des clés du livre.

Aux angles de ce triangle se dessinent les véritables sujets du roman : le dilemme du désir et de l’amitié, la fascination du temps qui passe, le vertige des possibles, que la plume légère et élégante de Prudhomme laisse grandir avec une prodigieuse finesse.

Le long de ces chemins se rencontrent la souplesse de Kerouac et l’âpreté de McCarthy, entourés de nombreux autres dans ce texte peuplé de livres. Les uns beaux et majestueux comme le contour de montagnes à l’horizon, Flaubert, García Márquez, Kundera ; les autres semblant des reliefs plus proches, au sommet desquels on voudrait grimper pour savoir si la vue est belle, comme Marco Lodoli, qu’est attelée à traduire Marie. Ou cet autre Italien, fictif, dont le titre du livre résume peut-être l’état que tente de saisir Sylvain Prudhomme : la vie passagère.

Feuilleter les premières pages du roman

Par les routes Roman De Sylvain Prudhomme, Gallimard, coll. "L’arbalète" Prix 304 pp., env. 19 €

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