Sans doute Patrick Modiano n’a-t-il plus besoin d’une consécration. Il a depuis longtemps celle d’un public conquis par cette atmosphère indéfinissable qui, dans ses livres, relève tout à la fois d’une précision rigoureuse et d’un mystère diffus. Il est reconnu par la majorité de la critique - hors les coups d’humeur de quelques grincheux - comme l’un des meilleurs écrivains français actuels. Prix Goncourt pour "Rue des boutiques obscures", paru en 1978, mais aussi prix de la Fondation Del Duca, prix Marguerite Duras, prix de la Bibliothèque nationale de France , il a, au long d’une trentaine de romans qui s’échelonnent depuis 1968 et le succès remarquable de "La Place de l’étoile", construit une œuvre très personnelle. En le mettant à l’honneur aux côtés de Bernanos, Rimbaud, Michaux, Mauriac, Céline, Nerval et bien d’autres dans leur collection qui explore sous des angles diversifiés l’univers des grands écrivains contemporains, les célèbres Cahiers de l’Herne lui apportent pourtant une nouvelle consécration. A travers des témoignages, des entretiens, des lettres manuscrites ou non, des études pointues jusqu’à l’excès, des photos et des textes inédits, le Cahier Modiano - dirigé par Maryline Hecq et Raphaëlle Guidée - offre des points de vue aussi divers qu’originaux sur le parcours de cet écrivain secret.

Patrick Modiano n’a jamais aimé le bruit fait autour de sa personne. Il n’est pas de ceux qui imposent leur littérature à coups d’éclats médiatiques. Il se dit timide. On le sait réservé. On le découvre insaisissable au fil de romans qui, de façon feutrée et jouant à cache-cache avec le réel et le rêve, révèlent pourtant beaucoup de ses obsessions, de ses hantises et de ses émotions. Il est tout à la fois un écrivain du détail et du mystère, de la mémoire et de la quête, de l’identité et du hasard. Tout cela qui fait la substance de ses dérives romanesques est mis en exergue, commenté, disséqué, entériné, complété par le Cahier tout juste paru qui ne met pas en lumière un nouveau Modiano mais l’approche au plus près d’une œuvre peu à peu évadée des années d’Occupation auxquelles on a tendance à la réduire. Et c’est la femme elle-même du romancier, Dominique Zerhfuss, qui insiste : "S’il est vrai que dans sa jeunesse, l’empreinte de son pedigree a hanté son œuvre, plus celle-ci s’est construite [ ] plus on quitte la gangue terrestre pour un poème presque silencieux où les aléas du passé ne sont plus qu’une poignée de cendres".

Si Modiano a bel et bien sondé les secrets de famille durant la période sombre de l’histoire française, il est, avant tout, un chercheur de traces. Ses livres sont autant de variations autour de cette démarche qui tient de la filature sans fin. Tragique et énigme se télescopent à travers des personnages souvent générés par des faits divers réels qui ont fait scandale. Ainsi de Christine Keeler et de l’affaire Profumo qui mirent en émoi la Grande-Bretagne en 1961. Introduit en littérature par Raymond Queneau, Modiano reconnaît ouvertement son attirance pour Simenon, Mauriac, Freud Mais aussi pour Julien Gracq et "son attention profonde aux paysages et aux topographies, à ce qu’on peut appeler l’esprit des lieux". Ces lieux toujours très précisément décrits et situés sont, chez lui, des points fixes - cafés, hôtels, rues oubliées - où l’on peut encore trouver refuge, faire des rencontres ou respirer hors de l’agitation et de l’amnésie des grandes villes.

Impossible de résumer ce Cahier Modiano qui, à travers des prismes multiples, cerne l’écivain au plus près de lui-même et de sa musique assourdie et si attachante - "quelque part entre Erik Satie et Bill Evans". Des lettres envoyées ou reçues, ses rapports avec le cinéma -notamment lors de la réalisation de "Lacombe Lucien" - qui ne lui a pas appris à écrire, mais lui a enseigné "des techniques romanesques", un entretien confiant avec Antoine de Gaudemar sont autant de chemins qui ne tracent pas un portrait net ou définitif. Mais on peut penser qu’il n’aimerait pas cela, lui chez qui le flou est une seconde nature et qui ne cesse d’écrire comme il parle : avec des points de suspension.

Modiano Cahiers de l’Herne (www.l’herne.com) 280 pp., env. 39 €