Ecrire commence dans le corps, c’est la musique du corps, et même si les mots ont un sens, s’ils peuvent parfois en avoir un, c’est dans la musique des mots que commence ce sens." Paul Auster a décidé, un temps, de mettre de côté ses fictions pour se livrer à l’exercice de l’introspection, qu’appuie l’utilisation de la deuxième personne. Malgré les années passant - il est né le 3 février 1947 à Newark -, l’écrivain américain installé à Brooklyn répugne à la nostalgie. Ecrite en 2011, cette "Chronique d’hiver" ("Winter Journal") en révèle peu sur son métier d’écrivain. Ses débuts sont brièvement évoqués, jusqu’au blocage qu’un spectacle chorégraphique a levé, par la libération et le bonheur alors ressentis. Alors que s’égrènent les souvenirs (parfois disparates), le corps est le prisme choisi par l’auteur de "Léviathan" et de "L’invention de la solitude" pour se dire. Il y a les cicatrices héritées de l’enfance, la blessure originelle ( "pourquoi, sinon, aurais-tu passé toute ta vie d’adulte à verser ce sang de mots sur une page ?" ), les crises de panique et autres manifestations traduisant ce que son esprit préfère ignorer. Quand on sait que la romancière Siri Hustvedt, son épouse depuis trente ans, n’a eu de cesse de comprendre la "Femme qui tremble" qui s’imposa un jour à elle, l’on peut imaginer de quoi l’un et l’autre doivent deviser de temps à autre.

D’une plume alerte, fluide, Paul Auster livre ici une méditation d’une franche lucidité, exempte d’amertume, presque un merci formulé à la vie. A l’heure où il constate qu’il se transforme "en épave débile", il admet que rares sont les moments où il n’a pas été amoureux. Longtemps, en récidiviste patenté, il se lia à la mauvaise personne. Jusqu’à ce soir où, lors d’une séance de lecture de poèmes, son regard croisa celui de Siri. Ces deux-là ne devaient plus se quitter. De l’amour à la mort, il y a (parfois) peu, d’autant que celle-ci a toujours rôdé non loin. Le décès de son père d’abord, de sa mère ensuite. Mais encore toutes ces fois où elle l’a frôlé, d’une monstrueuse arête de poisson qui aurait dû l’étouffer à Paris à cet accident de voiture dont seul un miracle fit que lui, sa femme et leur fille, Sophie, en sortirent indemnes. Sans oublier un attachement au cigare et à la dive bouteille - "automédication", dit Siri - qui n’a, jusqu’ici, pas porté à conséquence. Il sait que la chance a été de son côté, mais elle pourrait capituler. "Combien de matins reste-t-il ?" Assez, il faut l’espérer, pour qu’il puisse se confier sur son art cette fois.

Chronique d’hiver Paul Auster traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan Actes Sud 252 pp.,env. 22,50 €