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Sorti le 13 mars dernier, à la veille de la suspension du monde, le nouvel album de Pef, un livre-cd intitulé Terra Migra, et remarquablement mis en musique par Marc-Olivier Dupin, avec la maîtrise de Radio France, tombe à point nommé. Et ce pour diverses raisons. Pour le temps d’abord, qu’on pourra consacrer à son écoute, pour le contenu surtout, qui remet en lumière le drame oublié des migrants depuis que le coronavirus a contaminé toute l’information. Car c’est un cri du cœur, et un coup de gueule à peine déguisé, que lance Pierre Elie Ferrier dans une œuvre engagée.

Célèbre depuis la naissance du prince de Motordu, l’un des héros les plus connus des livres pour enfants, Pef, grand maître de l’humour et des jeux de mots, qui ponctuent ses récits, de La belle lisse poire du prince des motordus (Gallimard jeunesse, 1980) , vendu à plus de 750000 exemplaires, à l’Encyclofpedie (Gallimard jeunesse, 2007) est aussi un artiste engagé, qui n’hésite pas à tremper plume et crayon dans l’aquarelle de la colère.

Militant

Une conscience due peut-être à sa première année de survie, à Aramon, près d’Avignon, entre bombardements et patrouilles ennemies, dans l’école de ses parents instituteurs. Mais aussi au journalisme qu’il pratiqua. Ecrivain et dessinateur militant, il a vite compris combien le combat contre l’illettrisme serait aussi celui d’un monde plus juste pour des millions de personnes, et surtout pour les enfants qu’il ne cessa de rencontrer, de la Finlande au Québec en passant par le Sénégal, la Guyane, ou la Nouvelle-Calédonie.

Jamais, il n’a lâché son bâton de pèlerin, et derrière l’humour, la bouffonnerie, ou l’absurde de ses écrits, dans le chapeau du prince des motordus et de de la princesse Dézécoles, se cache une volonté tenace d’aider tous les enfants mis en difficulté par les illogismes de la langue française.

Après la dyslexie ou les mines antipersonnel, Pef donne voix aux migrants, qu’il a tant côtoyés. Et quelles voix! Qu’il s’agisse de la soprano Mario Tassou, dans le rôle titre de Terra Migra, des barytons Paul-Alexandre Dubois (Cétaincy) et Jean-Jacques L’Anthoën (Folespoir) et du magnifique chœur de la Maîtrise de Radio France, tous portent l’œuvre haut dans les cœurs.

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Inquiet par les catastrophes, cyclones, tremblements de terre et autres dérèglements climatiques, mais surtout révolté par les naufrages dont sont victimes les enfants, les femmes, les hommes qui fuient leur pays, à cause de la misère, de la famine, de l’insécurité, il dédie ce livre à deux icônes des drames qui assombrissent la Méditerranée: le petit Aylan (notre illustration) , dont la dépouille couchée sur le sable a ému la terre entière, et à Carola Rackete, cette capitaine de navire arrêtée pour avoir sauvé quarante-deux-migrants et les avoir fait accoster sur le sol italien, à Lampedusa, en juin 2019.

«Je sais que je ne peux arrêter seul cette catastrophe aux airs de sinistre rengaine, mais si je me taisais, j’aurais honte, vraiment honte» écrit l’artiste.

Cétaincy et Folespoir

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Pour nous dire comment va le monde, il a imaginé, en jouant toujours sur les vocables, la rencontre, dans la fourmilière humaine, de deux hommes pressés, qui se heurtent en voulant s’éviter.

L’un se nomme Cétaincy et l’autre Folespoir. Tout est déjà (presque) dit.

Folespoir invite Cétaincy à tendre les deux oreilles vers le chant de Terra Migra, aux sourires faits de fleurs et aux larmes de sel.

Obsédé par l’heure de son train pour se rendre aux travail, Cétaincy ne peut se déconnecter de la réalité, mais l’apercevant sur le quai de gare, Folespoir lui demande s’il est migrant du quotidien.

«Quel est ce mot?», lui demande alors Cétaincy, le nez toujours plongé dans le guidon. S’opposent ensuite le travail et la récolte d’eau, l’exil vacancier et l’exil obligé, avant que surgissent les questions confrontantes de Terra Migra: «Qu’avez-vous fait? Qu’avez-vous défait?» .

Et de dénoncer les derniers cris à l’étouffée, l’écho des portes négrières, la succession de croisades et guerres humaines, avant de nommer Hirumi, Rania, Djenet ou Kadizer, autant de migrants rencontrés par l’auteur, dans ce livre-CD d’une réelle densité qui mérite, lui aussi, d’être accueilli avec dignité.

Terra Migra, Pef, mis en musique par Marc-Olivier Dupin avec la Maîtrise de Radio France, 36 pp, env. 20 €. Dès 7 ans.