"Poésie complète": Stefan George, un tournant

Jacques Franck Publié le - Mis à jour le

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Trente ans après leur parution en 1857, "Les Fleurs du Mal" de Baudelaire restaient inconnues en Allemagne, où le lyrisme balançait entre un naturalisme tardif et un romantisme exsangue. Pour qu’il se renouvelât, il fallut qu’un jeune homme de vingt ans rencontrât Mallarmé et, inspiré par le Symbolisme, opérât une révolution du langage poétique allemand, sans laquelle Rilke, Hofmannsthal, Gottfried Benn, Celan seraient impensables.

Si Stefan George est aujourd’hui relativement peu lu en Allemagne et à peu près ignoré dans le monde francophone, il demeure donc une figure essentielle du paysage littéraire germanique. La traduction de ses "Poésies complètes", magnifiquement menée à son terme par Ludwig Lehnen, en dépit de difficultés langagières considérables, constitue dès lors une contribution importante à notre connaissance de la culture européenne.

Né en 1868 dans une famille catholique de viticulteurs rhénans, Stefan George vit très tôt dans le Rhin non le fleuve mythique d’une Germanie légendaire, mais la voie de la pénétration civilisatrice de l’Antiquité romaine. Polyglotte précoce (à quatorze ans, il lisait Pétrarque en italien), il traduira plus tard Baudelaire, Mallarmé, des fragments de la "Divine Comédie" et les "Sonnets" de Shakespeare.

Sa fréquentation des fameux "mardis" de Mallarmé, qui pratiquait une poésie passablement hermétique et une sélection élitiste de ses proches, détermina non seulement l’écriture mais toute l’existence de George. Il opta notamment pour "l’harmonie austère" (transcrit en allemand : "harte Fügung" : littéralement, joindre les mots d’une manière rude), que professait déjà le dernier Hoelderlin, que George contribua d'ailleurs à redécouvrir.

Après "Hymnen" (1891), qui illustrait son refus de toute compromission avec le réel, et "Algabal", du nom de l’empereur-prêtre du soleil Héliogabale, qui exposait une esthétique du mépris de la vie et d’apologie de la cruauté, George chercha à former une nouvelle élite appelée à régénérer un monde défiguré par la laideur industrielle, le matérialisme et la perte des vraies valeurs. C’est alors qu’il organisa le culte d’un "dieu" appelé "Maximin", du nom d’un jeune poète, Maximilien Kronberger, à qui George vouait un amour platonique et qui mourut en 1904, à l’âge de seize ans.

Au lendemain de la Grande Guerre, George voulait voir dans le cercle de ses disciples l’élite intellectuelle et politique qui pourrait arracher l’Allemagne à sa déchéance et à ses démons mortifères et la tranformer en "nouveau royaume". Cette espérance conduisait certains de ses disciples au national-socialisme. En sens inverse, un disciple comme Claus von Stauffenberg se sacrifia dans l’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944.

George, lui, était trop altier et esthète pour être tenté par une clique d’agitateurs racistes, brutaux, médiocres et vulgaires. Lors de leur arrivée au pouvoir, il fit décliner par son ami juif Enst Morwitz la présidence de l’"Académie des Lettres allemandes" qu’ils lui offraient. Et s’exila en Suisse, où il mourut, le 4 décembre 1933, et où ses amis l’inhumèrent avant que Berlin puisse lui organiser des funérailles récupératrices.

En conclusion, on peut se rallier au jugement de Claude David, qui fut l’éditeur de Kafka dans la Pléiade. Si l’œuvre de George a vieilli, il reste "l’inventeur sans qui aucun de ses successeurs n’eut été ce qu’il fut" . Et si son ambition prophétique est périmée, "la littérature allemande eut peu d’artisans du langage aussi puissant que lui" . Une belle épitaphe.

Jacques Franck

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