ENTRETIEN

Avec 34pc de parts du marché manga, Kana, filiale de Dargaud dévolue à la bande dessinée asiatique, est leader en France et en Belgique. Avec son physique de Totoro et ses cheveux à la Sangoku, Yves Schlirf, son directeur éditorial, était prédestiné à tomber dans la potion manga. Il fut d'ailleurs l'un des premiers libraires à en diffuser en nos contrées. En connaisseur patenté, il nous parle des dessous du business.

Comment choisissez-vous ce que vous éditez en français?

Nous sommes abonnés aux principaux magazines de mangas. Je ne lis pas le japonais mais je note ce qui accroche mon regard. Ensuite, je demande à un de nos traducteurs, qui vit au Japon, Thibaut Desbief, de lire et de résumer l'histoire, ce qui permet de confirmer ou non mon premier sentiment. Dans un second temps, il prospecte pour évaluer l'impact de la série en question. Une ou deux fois par an, nous faisons aussi sur place un tour des grosses maisons d'édition, doublé d'un raid chez les libraires, d'où on ramène quelque 120 kilos de BD, qu'on renvoie par la poste - je suis un spécialiste de la poste japonaise et de ses tarifs!

Comment se passe la négociation avec les Japonais?

Ils sont très sensibles à votre intérêt réel pour leur travail. Au début de Kana, on m'a dit oui au Japon parce que je vendais des mangas dans ma librairie. Ensuite, il convient d'être respectueux de l'oeuvre: tout leur est soumis, la traduction, le choix de la couverture, la mise en page, etc. Comme aujourd'hui tout le monde en France «fait» de la manga, il y a tout de suite 5 à 10 offres. Mais Kana étant désormais leader, cela réduit un peu la concurrence. Certains auteurs ont peur d'être édités à l'étranger. Pour les convaincre et les rassurer, il faut un travail de qualité, mais aussi un bon agent et parfois l'entremise d'un auteur connu qui vous recommande. Pour obtenir les droits de «Galaxy Express 999» de Mastumoto, le dessinateur d'Albator, ça a été un parcours du combattant. Bref, il ne faut pas être pressé!

Les ventes sont aussi un critère.

Oui, bien sûr, il faut vendre. Pour eux, cela reste un peu mythique d'être publié en France et en Belgique. C'est aussi pour l'auteur une manière de récupérer des droits d'auteur via l'avance. Grosso modo, on paie 7 à 8pc du prix de vente public hors taxes, avec un minimum garanti de 5 à 15000 exemplaires. Et il faut parfois faire une offre pour 3 ou 5 tomes. C'est un investissement important. C'est pour ça que les petits éditeurs publient plutôt des one shots.

Pouvez-vous interrompre la publication d'une série non rentable?

Officieusement, c'est mal vu: si on s'engage, on est prié d'aller au bout! Mais le phénomène étant neuf, on n'a guère d'expériences de ce genre.

Des auteurs japonais pourraient-ils travailler directement pour le marché francophone?

C'est parti avec Morvan, qui a fait un scénario pour Toru Terada, «Le petit monde», et pour Taniguchi, qui m'a promis les planches pour l'an prochain. Dargaud les publiera dans notre nouvelle collection Cosmo. Une dessinatrice publiée par Kana va aussi nous faire un album.

Et dans l'autre sens?

Ah ça, j'espère bien envahir le Japon. Dargaud vient d'y diffuser «Blacksad» dans deux beaux albums. J'ai aussi un projet d'adaptation en manga d'une série européenne. Mais c'est un fameux défi. Quand les Japonais liront du franco-belge, je pourrai prendre ma retraite!

© La Libre Belgique 2005