Que l’on soit grand lecteur de Stendhal ou qu’on cherche à le mieux connaître, il n’est personne qui ne puisse faire son miel du "Dictionnaire amoureux"que Dominique Fernandez lui consacre. Comme je lui faisais part de ma surprise de ce choix, alors qu’il a parlé comme personne de l’art baroque y compris au Brésil, et qu’il a consacré des "dictionnaires amoureux" à l’Italie et à la Russie, il me répondit que Stendhal ne l’avait jamais quitté depuis qu’il avait lu "Le Rouge et le Noir" à 14 ans.

Ouvrir ce "Dictionnaire amoureux", c’est approcher Stendhal d’une façon à la fois savante et primesautière. Pas besoin de commencer par la première page, on feuillette, on s’arrête à Caravage, Castrats (voir encadré), Liberté, Mozart, Pseudonymes, Tourisme, et voilà des trésors d’érudition offerts sur le ton d’une conversation amicale.

Une large place est réservée à la musique ou plutôt à l’opéra dont Stendhal était fou. A 52 ans, il écrivait : "Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied , ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendre "Don Juan" ou le "Matrimonio Segreto", et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort". Dans son cœur, explique notre guide, Amour, Musique, Italie forment la trilogie inséparable des plaisirs "qui excitent dans l’âme ce qui ressemble le plus au bonheur". En revanche, on peut s’étonner de l’étrange parti pris qui ne le fit jamais ne fut-ce que mentionner les noms de Schubert, Berlioz, Chopin, et même Liszt.

Au fil de notre promenade, nous rencontrons pourtant beaucoup de monde. Citons, bien sûr, Julien Sorel, le petit paysan du "Rouge et le Noir" qui réussit à s’extraire de sa basse extraction en s’inspirant de Napoléon, pour son énergie, de Rousseau, pour sa vision romantique de l’amour, et de... Tartuffe pour se frayer un chemin dans une société hypocrite. Il finira par tuer Madame de Rénal parce qu’en le dénonçant, elle a fait échouer son mariage avec Mathilde. Ce crime a désarçonné bien des lecteurs. Fernandez y voit "la résurgence, en plein siècle bourgeois et clérical, d’un type d’hommes et de femmes disparu depuis la fin de la Renaissance italienne : subir un outrage sans chercher à punir l’offenseur serait révéler une âme basse". Julien tire pour garder l’estime de soi-même, - quitte à risquer l’échafaud.

Autre personnage insolite, Octave, le jeune, riche, beau, noble garçon qui témoigne tant de froideur envers Armance qu’il finira pourtant par épouser, qu’on s’est beaucoup interrogé sur son "secret". "Déconcertant", Sainte-Beuve. "Enigmatique", André Gide. On paria pour un cas médical d’impuissance. Paul Morand fut le premier à suggérer qu’Armance ne rimait pas forcément avec impuissance. Fernandez enfonce le clou : Octave serait homosexuel. Un sujet impossible à traiter comme tel, en tout cas impubliable, au dix-neuvième siècle. Un sujet auquel Stendhal n’était toutefois pas insensible, comme le montre notamment sa défense de l’amour de l’empereur Hadrien pour le jeune Antinoüs.

Sa passion pour Stendhal n’en rend pas Fernandez idolâtre. Ainsi, lui appliquant la méthode "psychobiographique" que le professeur Jean Delay mit au point dans "La jeunesse d’André Gide" - elle consiste à mettre en parallèle les événements d’une vie et les étapes d’une pensée, de manière à faire apparaître que les idées d’un auteur ne sont le plus souvent que les projections de ses problèmes les plus intimes -, il montre que sa haine des bourgeois dérive de la désolante médiocrité carriériste de son père; que son irréligion, sa négation de Dieu, sa haine des jésuites sont autant de cris de vengeance contre l’entourage étouffant et bigot dans lequel il grandit ; que cet aristocrate de tempérament s’est posé en révolutionnaire pour faire pièce à ses parents royalistes, - après la mort de son père exécré, il proclama soudain son dégoût du régime démocratique, qui oblige à faire la cour à son cordonnier...

La richesse et la diversité de ce Dictionnaire pourtant subjectif sont si grandes qu’on est surpris de n’y pas trouver Byron. Or, la découverte du poète de "Childe Harold" et du "Corsaire" en 1816, grâce à l’Edinburgh Review, fut pour Stendhal une véritable illumination. La poésie du grand romantique anglais lui révéla la dynamique du beau moderne, conçu non comme une perfection des formes, ainsi que le voulait le néo-classicisme, mais comme une "énergétique personnelle" (Ph. Berthier). Stendhal en fut si marqué que des années plus tard, lors d’un entretien avec Lamartine, il lui dira que "Byron chante comme l’humanité pleure". Qu’ajouter à cela ?

Stendhal toujours. Gérard Guégan publie une sorte de "capriccio" autour de la mort de Stendhal. L’auteur, 72 ans, qui a fait revivre récemment la figure pathétique de Jean Fontenoy, ce communiste français devenu collabo pendant la guerre, a imaginé que Henri Beyle sortait d’un bordel, 9 rue de l’Arcade, lorsqu’il fut foudroyé par une crise d’apoplexie, le mardi 22 mars 1842, en fin d’après-midi. Aussitôt Joseph Lingay, le policier le plus averti des petits secrets du grand monde, Roman Colomb, son cousin, Prosper Mérimée, son compagnon de fredaines, Old Nick, le premier journaliste à avoir reconnu son génie, s’emploient à assurer sa légende. Interviennent encore Balzac, Gobineau, des femmes de petite vertu et de futurs stendhaliens - Barrès, Roger Vailland, Roger Nimier, etc - et jusqu’au spectre de Stendhal lui-même. Un divertissement pour connaisseurs, les autres n’y comprendraient rien.

Dictionnaire amoureux de Stendhal Dominique Fernandez Plon/Grasset 820 pp., env. 25 €

Appelle-moi Stendhal Gérard Guégan Stock 176 pp., env. 18 €