Parmi les nombreux ouvrages publiés à l’occasion du centenaire de la parution de "Un Amour de Swann" (novembre 1913), le plus émoustillant est sans doute le "Dictionnaire amoureux" élaboré par Jean-Paul et Raphaël Enthoven. Rare travail à quatre mains d’un père littéraire et d’un fils philosophe : comment ont-ils procédé ?

Chacun a apporté ses sujets, sans programmation préalable et dans le respect de leurs différences. Le père se déclare sainte-beuvien, autrement dit, il estime qu’on gagne à connaître la vie de Proust pour savourer "La Recherche"; Raphaël, lui, indifférent à la biographie, est plus conceptuel - ce qui se traduit notamment par un nombre inattendu d’occurrences de philosophes : Héraclite, Plotin, Pascal, Descartes, Spinoza, Schopenhauer, Bergson, Deleuze… A l’arrivée, Jean-Paul et son fils n’ont connu de divergences qu’à propos de trois mots : asperges, bestiaire, fatuité : elles ont donné lieu à deux "entrées".

Un dictionnaire "amoureux" (donc capricieux, dixit Jean-Paul) ne se discute pas. Il n’est pas un répertoire des personnages ou un index des événements ou des lieux. Pas d’entrée donc à la duchesse de Guermantes ou à Saint-Loup. Beaucoup d’allusions à l’homosexualité de Proust et de son milieu. Nombre d’entrées prosaïques comme rhino-gomenol, pyjama, tomate, diabolo, caca.

L’ouvrage suppose donc une bonne connaissance de "La Recherche" pour en apprécier l’originalité. A l’opposé de trop de pesants analystes et interprètes freudiens, les Enhoven considèrent que Proust est à la fois génial, simple et drôle, qu’on peut donc le lire "à la diable". Raison pour laquelle ils consacrent à "un monument de la littérature" qu’ils vénèrent autant l’un que l’autre un dictionnaire qu’ils qualifient eux-mêmes de "partial, incomplet, désinvolte, sérieux, moqueur, amoureux". Voilà le lecteur prévenu.

Sans le présenter comme tel, François Bon a confectionné une autre sorte de dictionnaire dans lequel il recense des thèmes, des curiosités, des obsessions de Proust dans sa vie et "La Recherche". Ce faisant, il attire l’attention sur des aspects inattendus ou méconnus de son grand roman, en son "indéniable modernité". Il en va ainsi de l’électricité chez les particuliers fortunés, le téléphone, l’automobile, l’aviation, le film, le phonographe, les rayons X, dont Proust s’est avisé au moment même de leur apparition dans la vie quotidienne.

Bon a repéré 74 occurrences du téléphone dans "La Recherche", 198 de la photographie, 14 de la lanterne magique, 24 de l’aéroplane. Il relève aussi 200 occurrences du mot "travail", la définition de l’écrivain comme "ouvrier", sa comparaison du cerveau à un "riche bassin minier". Passons sur la curiosité d’imaginer Proust en fils naturel de Lautréamont ou rencontrant Baudelaire. Et retenons cette réplique à ceux qui reprochent à Proust d’avoir peint des "inutiles" : "C’est l’inutilité sociale même de ses personnages qui permet à Proust de les disséquer. La triche de la parole, le fric sous la peau, la domination, la bêtise… Tout cela est sans cesse renversé dans le grand théâtre comique qu’est aussi La Recherche ".

L’ouvrage le plus utile, le plus éclairant pour les proustiens avérés ou novices me paraît être "La Bibliothèque de Proust" d’Anka Muhlstein. Il ne porte pas sur les livres que Proust a possédés, mais ceux qui l’ont formé depuis l’enfance, à l’époque où il pleurait chaque fois qu’il finissait un livre "tellement il était désolé de se séparer de personnages pour lesquels il s’était pris d’affection". Il ne concevait pas la vie sans livres, et pas non plus celle de ses personnages. Les plus raffinés d’entre eux ont des citations plein la bouche, à l’instar de Mme Proust mère qui, sur son lit de mort, citait Molière et Labiche !

Ayant établi qu’une soixantaine d’auteurs flottent autour des 200 personnages de "La Recherche", Mme Muhlstein s’attache à ceux qui ont exercé une influence majeure sur Proust : Racine, Saint-Simon, Chateaubriand, Balzac, Baudelaire. Vinrent ensuite les anglo-américains John Ruskin, Stevenson, George Eliot, Thomas Hardy; les russes Tolstoï et Dostoïevski; mais guère d’Allemands, sauf Goethe.

Cela étant établi, notre exploratrice passe à quelques personnages. A commencer par le baron de Charlus, "le plus fort, le plus original et le plus contradictoire de tous". Trois écrivains sont essentiels à sa compréhension : Saint-Simon, Mme de Sévigné et Balzac (notamment pour Vautrin dans "Les Illusions perdues"). La démonstration est exemplaire de l’art de lire de Mme Muhlstein. Quant au Narrateur, il est le plus marqué par Racine, et ses tragédies, au point, lors de sa crise de jalousie envers Albertine, de se comparer à… Phèdre. Bref, ce petit livre est une mine à consulter avec fruit par tout passionné de littérature.

On vient de découvrir 23 lettres de Proust à une voisine au 3e étage de son immeuble, boulevard Haussmann, Marie Williams, épouse d’un dentiste américain, et vivant pour cause de maladie presque aussi recluse que lui. Un véritable petit roman épistolaire édité avec de nombreuses reproductions des lettres de Proust.

Jacques Franck

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust Jean-Paul et Raphaël Enthoven Ed. Plon/Grasset 730 pp., env. 23 €

Proust est une fiction François Bon Ed. du Seuil 344 pp., env. 21 €

La Bibliothèque de Marcel Proust Anka Muhlstein Ed. Odile Jacob 178 pp., env. 23 €

Lettres à sa voisine Marcel Proust Gallimard 85 pp., env. 15 €