Livres - BD

Terrible livre que celui-là. Qui accable, crie, cingle. Et étreint sans fioriture ni sensiblerie.

Corinne Hoex a une voix et une écriture qui l’ont imposée dès son premier roman, "Le grand menu", paru en 2001. Elle y évoquait l’enfance d’une petite fille brisée dans son désir d’être regardée et entendue par des parents plus soucieux de recommandations raisonnables que d’amour manifeste. Avec "Ma robe n’est pas froissée", elle poursuivait en 2008 cette exploration familiale, revenant après la mort d’un père brutal, sur la destruction d’une jeune fille par les abus de pouvoir physiques et psychologiques des adultes. Bouclant sans doute ce que l’on peut considérer comme une trilogie faite d’histoires différentes tissées d’une même obsession - les relations au sein de la famille -, elle évoque cette fois une jeune femme confrontée à l’avant, pendant et après la mort d’une mère qui n’a jamais su lui dire "je t’aime". On est bel et bien dans un univers intime où, sous le cas particulier, s’inscrit l’universel.

La manière abrupte et pourtant lisse de cette romancière qui est aussi poète et historienne de l’art a quelque chose de dérangeant. Sa lucidité glace. Sa vérité bouleverse. Sa justesse éprouve. En courts chapitres directs et acérés, elle évoque, d’un livre à l’autre mais toujours sous le même angle de vue, l’anéantissement d’un être vulnérable par la violence ou l’indifférence de ceux qui ont emprise sur lui. Sous les eaux assoupies des apparences, elle fait affleurer les remous autrement agités des rapports de pouvoir entre individus liés par ce qu’ils voudraient appeler l’amour.

ce que voudrait ici appeler l’amour la jeune femme qui dit "je". Elle accompagne à l’hôpital sa mère encore solide qui ne sait pas qu’elle va mourir. "Votre maman n’est pas facile", remarquera d’emblée l’infirmière de service. "Je" sait. Elle s’en vient chaque jour auprès de la femme alitée que tout exaspère, hors sa propre personne. Et ses victoires au scrabble. Elle répond à ses exigences, tente de prévenir ses désirs. De vivre enfin avec elle ce qu’elles n’ont pas vécu. En vain. Elle n’est jamais à la hauteur. Au "je t’aime" espéré, se substituera un ambigu "on va se battre", seule marque de complicité obtenue. Et quand les fleurs apportées seront jugées néfastes, la fille éconduite grondera en un mouvement d’humeur secret : "Décidément je t’assassine". C’est le titre de ce troisième roman qui ne s’arrête pas, toutefois, à la mort annoncée.

Il faut vivre l’après. Le toilettage. La précipitation de l’hôpital à récupérer les lieux. Les cendres de l’incinération. Dans la maison à vider, la fille traque des traces de ce que fut véritablement sa mère. Elle ouvre tiroirs et armoires. Et des souvenirs surgissent. De paroles dures, d’instants humiliants, de refus blessants. Photos et cartes postales remontent le cours d’une existence. Et d’une époque de thés dansants, de robes de bal, de CD de Sidney Bechet, de Only You La fille défait peu à peu l’édifice auquel elle s’est douloureusement heurtée. Elle s’évade et apprend à vivre hors l’ombre d’une mère que, malgré tout, elle a aimée et admirée. En "assassinant" son passé, elle découvre qu’elle peut marcher seule. Et exister, libre. Elle est d’aplomb sans appui ou référence.

Des mots. Secs. Nets. Rugueux. Qui montrent, appellent, interpellent. Des phrases cruelles, implacables. On est dans le trait sans bavure. Rien de trop. Juste l’essentiel. L’émotion est là, pourtant. Mais retenue. La nudité du propos ne parvient pas à écarter la violence des sentiments. Ceux que l’on tend. Ceux que l’on guette. Ceux que l’on tait ou a tus trop longtemps. C’est un livre terrible, troublant sous la glace et brûlant comme un alcool fort. On ne peut qu’en être ébranlé.

Décidément je t’assassine Corinne Hoex Les Impressions Nouvelles 143 pp., env. 13 €