Que dire encore sur Françoise Giroud ?

Que dire encore sur Françoise Giroud ?
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Livres & BD

Monique Verdussen

Publié le - Mis à jour le

Françoise Giroud n’avait pas que des amis. Alix de Saint-André ne se fera pas non plus que des amis parmi les lecteurs de "Garde tes larmes pour plus tard" consacré à la même Françoise Giroud. A commencer par Christine Ockrent, Laure Adler, Madeleine Chapsal. Pour avoir puisé à leurs souvenirs et autres investigations concernant celle qui servit de référence à plus d’une génération de journalistes, celles-ci se trouvent, en effet, fustigées avec une hargne dévastarice - et assez déplaisante - par celle qui, à son tour, mène L’ENQUÊTE ainsi que l’annonce la bande rouge de son livre. Comme on s’aime entre consœurs ! Accusées d’erreurs, d’approximations, d’indiscrétions, voire de mauvaise foi, les trois coupables sont, d’un même jugement cinglant, disqualifiées pour le manque de sérieux et, donc, de crédit de leurs informations. Alix de Saint-André s’ouvre ainsi la piste pour aboutir à une vérité trop compromise à ses yeux.

Et, à vrai dire, son livre commence bien. Le ton est alerte. L’introduction est plaisante. Non, elle ne connaissait pas personnellement Françoise Giroud et n’avait aucune envie de rencontrer ce personnage auquel on attribuait une sorte d’autorité morale sur on ne sait trop quoi, lorsque son journal lui demanda de lui "rentrer dans le chou" dans une interview. Bardée des pires préventions, elle rencontra donc le 2 décembre 1987 Françoise Giroud chez elle. C’était sans compter le charme et la disponibilité de la femme qui, sous son sourire, cachait bien des blessures, des chagrins et des humiliations. Le courant passa. La lecture, la tenue à table et leur passion pour les chats les uniraient bientôt dans une complicité amicale mais discrète. Jamais de confidences entre elles, si ce n’est "publiables". On ne se laisse pas aller. On évite plaintes, larmes, intimité. Jusqu’au jour où

Persuadée que sa fille, Caroline Eliacheff, la hait, Françoise désarme et révèle une culpabilité qui, depuis l’enfance, a fondé son existence et sa personnalité : "Vous savez, c’est terrible ces mères qui ne meurent pas, qui refusent de vieillir, qui n’ont pas de cheveux blancs". Injustement punie à douze ans pour une faute commise par une de ses compagnes de pensionnat dont elle était ainsi censée préserver l’honneur de petite fille riche - ce qu’elle-même n’était pas -, elle en avait conservé le sentiment d’être coupable d’exister et de ne pas être acceptée pour ce qu’elle était. Elle y voit la motivation de ses combats contre l’injustice, son acharnement à travailler "pour se disculper d’être" et sa difficulté à dire "je t’aime" fut-ce à ses enfants.

Quoi qu’il en soit, Alix de Saint-André s’attache, dès ce moment, à réconcilier la mère et la fille dont elle devient proche au point de se lancer plus tard avec elle dans une recherche généalogique de la famille et d’établir la judéité incontestable et longtemps niée de Françoise. De longues pérégrinations à travers cimetières, mairies, bibliothèques commencent alors avec une minutie de détails fastidieuse. On y perd souvent le fil du récit pour ne le retrouver qu’à la fin, dans de belles pages où interviennent le petit-fils rabbin de la romancière et journaliste et Sabine de Fouquières, dernière épouse de Jean-Jacques Servan Schreiber et mère de ses quatre fils. L’intérêt de ces fouilles tient à la découverte, dans les archives déposées par Françoise Giroud, de dossiers unis par le titre "Histoire d’une femme libre". Un texte jamais publié qu’elle-même qualifie de "hurlant", écrit de juillet à septembre 1960, après sa tentative de suicide due à sa rupture avec JJSS et à son renvoi de "L’Express" fondé avec lui.

Avec l’aide de Caroline Eliacheff, Alix de Saint-André a rétabli, sans lui enlever son authenticité, la chronologie et la cohérence dans cette autobiographie jusqu’ici inconnue d’une femme meurtrie. Même si ce n’est pas le meilleur de ce qu’a écrit Françoise Giroud, il est troublant de saisir sa voix, son style et sa vérité au moment si douloureux pour elle d’avoir, une nouvelle fois, été éjectée de sa place. Publié dans le prolongement du livre précédent qui, parfois, le recoupe, ce texte est le témoignage puisé au secret d’elle-même d’une femme à sa recherche. On y retrouve son regard aigu sur les êtres et les évènements, son écriture sans fards, son besoin de justice dans le chaos des "vérités" qui ont été dites à son sujet. On s’y heurte à son désespoir d’avoir été, lors de leur séparation, soupçonnée par Jean-Jacques "de desseins que je n’avais pas eus". Il s’agit des lettres anonymes et antisémites qui, pour lui avoir été attribuées, furent à l’origine de son éviction de "L’Express" : "Tout de même Ces noires entreprises, dans quel but les aurais-je menées ?".

Un troisième livre - sorti en témoignage de sa disparition il y a dix ans - est une réédition préfacée par Roger Grenier de portraits parus dans "France-Dimanche" et édités en 1952 sous le titre "Françoise Giroud vous présente le Tout-Paris". Venus d’un temps lointain, ces croquis-coups de patte réunissent Colette, Christian Dior, Fernandel, Pierre Fresnay, Marcel Carné, Pierre Mendès France, Rossellini, François Mitterrand Tant d’autres. Une leçon d’écriture, d’observation et de critique malicieuse.

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