Les pères se sont battus, les fils en viennent eux aussi régulièrement aux mains. Aux germes de la violence avec Selva Almeda et "Sous la grande roue".

Jusqu’à l’âge de 7 ans, Pájaro Tamai et Marciano Miranda étaient les meilleurs amis du monde. Leur amitié se déployait dans un village, au fin fond de l’Argentine. À l’école, ils partageaient le même banc jusqu’à ce que leur maîtresse, qui les trouvait trop fusionnels, profite de l’arrivée d’un nouveau venu pour les séparer. Un intrus qui allait les brouiller de manière définitive.

Quand commence Sous la grande roue, le nouveau roman de l’Argentine Selva Almada, Pájaro et Marciano agonisent. L’un dos au sol, l’autre face contre terre. Ils sont nés dans la même maternité, à quelques jours d’intervalle, ils mourront ensemble après s’être battus. Comment en sont-ils arrivés là ?

La violence gronde dans le troisième ouvrage traduit en français de Selva Almada (1973). Entre père et enfants, entre voisins, entre amis. Parfois, on se querelle, hors du bar, après avoir trop bu, et, plus tard, on ne se souvient même plus pourquoi. Les Tamai et les Miranda sont des briquetiers (d’où le titre original du livre, Ladrilleros). Le premier a repris un four sur conseil de sa femme, le second a hérité de l’entreprise familiale. Après le vol d’un lévrier par le père de l’un (Tamai) à l’autre (Miranda), les garçons sont priés de ne plus se fréquenter. "Ça n’a pas de sens de mêler les enfants aux disputes des adultes", estime pertinemment la maman, Estela. Ce n’est pas que tout oppose ces deux familles, mais à la moindre contradiction, les choses s’enveniment. Jalousie, vengeance, honneur… Nous sommes chez les Latins.

Réalisme magique

Et puis un jour, Miranda est assassiné. Ramener sa mort à une histoire de rivalité aurait été trop facile. Selva Almada est beaucoup plus subtile. Elle met en place tous les éléments qui devraient permettre au lecteur de se forger son point de vue. "Bref : il y avait tellement de suspects qu’il n’y en avait aucun."

Par le biais de courts chapitres, elle opère de nombreux va-et-vient entre l’avant, le maintenant et l’après dont on connaît, a priori, l’issue. L’autrice argentine nous offre de très beaux passages empreints de réalisme magique quand, à l’article de la mort, les deux jeunes divaguent, passant en revue leur courte vie où leurs pères refont surface. "Le père porte autour du cou le foulard en soie avec lequel il a été enterré. Il défait son foulard et s’en sert pour ôter la boue qui macule le visage de son fils. Marciano sent que ses joues sont plus fraîches, ses yeux plus propres."

Dans ce roman, Selva Almada aborde aussi l’éducation (fortement marquée par le machisme), le sexe (qui n’est que rarement romantique), l’homosexualité (taboue). Et pose la question de l’engrenage, de la transmission. À père violent, enfant violent ?

Après les traductions El viento que arrasa (Après l’orage) et Chicas muertos (Les jeunes mortes), Ladrilleros devrait consacrer Selva Almada comme une des plumes latino-américaines à suivre.

Sous la grande roue | Selva Almada, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba | 183 pp., env. 18 €


EXTRAIT

"Celina n'osa pas se rendre aux obsèques de Miranda. Elle aurait aimé avoir le courage de le faire : ce qui était arrivé l'avait chagrinée et, en plus, elle n'arrivait pas à s'ôter de la tête l'idée que le mort aurait bien pu être son mari, qu'elle aurait pu être à la place de cette pauvre femme qui était seule à présent pour élever ses enfants. Toutes les deux s'étaient toujours tenues à l'écart du conflit qui opposait Miranda et Tamai, elles n'étaient jamais intervenues ouvertement, mais chacune voyait dans le mari de l'autre le responsable de leurs disputes continuelles. (...) Il était arrivé, à l'une comme à l'autre, d'avoir envie de se parler pour voir comment elles pourraient, entre elles, trouver une solution aux disputes de leurs maris. Mais l'une et l'autre avaient fini par écarté l'idée : aussi bien Miranda que Tamai auraient été capables d'une folie s'ils avaient appris qu'on cherchait à les réconcilier."