La femme aimée au centre du dernier livre d’Andreï Makine est-elle bien celle qui a tant fait couler d’encre depuis son extraordinaire présence dans l’Histoire de la Russie ? Quel être secret cache l’avalanche de clichés, bobards et médisances qui se sont, au fil de son long règne, concentrés sur celle que le monde entier allait baptiser "la Grande Catherine" ? C’est à une recherche de la femme sous la tsarine, mais aussi de la vérité sous les apparences, que se livre l’écrivain franco-russe consacré par son talent et par de nombreux prix depuis sa venue en 1987 dans une France où il souffle désormais les chauds et les froids de sa Sibérie natale. Qui était vraiment Catherine II de Russie ? Qu’est-il resté, derrière l’impératrice qui cumula le pouvoir, la richesse et une sexualité anarchique, de la petite Allemande encore appelée Sophie qui rêvait d’amour et connut, à l’âge de douze ans, sa première passion brisée par un destin auquel rien ne l’avait préparée ?

Elle a quatorze ans lorsqu’elle arrive en Russie en 1744 pour épouser le futur Pierre III, petit-fils de Pierre le Grand. Elle change de pays, de langue, de prénom. Désormais Catherine, elle observe le fonctionnement du pouvoir et les abus de ceux qui l’exercent. Elle prend conscience des inconséquences et autres faiblesses d’un mari peu doué pour la sexualité et manifeste très tôt des appétits charnels en s’entourant de nombreux amants qui l’aideront, le moment venu, à supprimer celui-ci. Prenant sa succession, elle réforme, innove, souhaite soulager les misères du peuple. Séduite par l’idéal de liberté du siècle des Lumières, elle noue des liens étroits avec, notamment, Voltaire et Rousseau.

Le cinéma sert de trame au récit à facettes multiples. L’alliage d’intelligence politique, d’érudition, de cruauté, de générosité et de nymphomanie dont est faite Catherine II rend, en effet, complexe la tâche du cinéaste Oleg Erdmann qui a résolu de faire son portrait dans un film qui passera en série télévisée. Se ralliant à divers conseils qui lui ont été donnés, il entend surtout rechercher la femme sous les masques de sa célébrité. Humaniser le personnage et révéler ce qui n’apparaît jamais de sa personnalité. Mais cette façon de voir n’intéresse pas des producteurs qui veulent du cru, du nu, du trouble : "Tout le monde veut voir comment elle a baisé, le reste on s’en fout ". Où est, par-delà le cynisme de tels propos, la femme qui, à cinquante ans, a été aimée pour elle-même par un amant désintéressé de vingt-deux ans, Lanskoï, avec lequel elle aurait envisagé de partir en Italie ?

Recherchant cette femme, perdue, sous l’amas des caricatures dont elle a été l’objet, le cinéaste parle aussi de lui-même, de ses frustrations, déboires et instants heureux dans une Russie qui bascule de l’autoritarisme ancien à l’ouverture d’aujourd’hui. Et, soulignant le tout, surgit la nostalgie d’un Makine resté attaché aux traditions de son pays d’origine et à la solidarité qu’y imposait la vie collective d’avant le changement de régime. En quête de vraie liberté, il dénonce surtout les excès d’une modernité qui fait fi de la vie réelle et en appelle à ces gestes d’amour simple dont un père réchauffe son fils en lui versant sur le dos l’eau destinée à le laver. Il s’émeut à ce bonheur essentiel et magique qui galvanise un homme lorsqu’il se reconnaît "dans le regard d’une femme aimée".

Si l’ambition de l’écrivain d’en vouloir trop dire rend son histoire parfois confuse, son très beau sujet touche à quelque chose de fondamental dans un monde où le cynisme et l’artifice imposent trop souvent leur loi.

Une femme aimée Andreï Makine Seuil 365 pp., env. 21 €