Sorj Chalandon, ancien grand reporter à “Libération”, nous avait offert, ces dernières années, deux magnifiques romans sur la guerre en Irlande du Nord et comment elle transforme les hommes (“Mon traître” et “Retour à Killybegs”).

Il déplace aujourd’hui son regard vers le Liban où là aussi, une guerre civile effroyable et interminable ravagea un pays divisé en communautés ethniques et religieuses différentes. Là aussi, la guerre broie les hommes, même les plus généreux et utopistes comme Samuel et son ami Georges.

Le premier est un Juif grec qui a fui la Grèce des colonels et s’est retrouvé dans les années 70 à Paris, proche des gauchistes qui castagnaient l’extrême droite. Mais un séjour au Liban l’a bouleversé. Ce petit pays avec une histoire biblique est un nœud inextricable de peuples et de religions qui peuvent en faire un exemple de cohabitation ou un enfer d’incompréhension.

Samuel rêve d’y faire jouer Antigone par des acteurs de toutes les communautés du pays. Antigone, “ la petite malingre qui est assise là-bas”, écrit Anouilh. “ La jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et qui va se dresser seule face au monde, face à Créon, le roi.”

Antigone palestinienne

Le Liban aurait besoin que surgissent des Antigones comme cette héroïne. Samuel a déjà choisi ses acteurs : Antigone sera une Palestinienne et sunnite, Hémon, un Druze du Chouf, Créon, un chrétien maronnite, les gardes de Créon seront des chiites. Il a choisi aussi le lieu de la représentation : un ancien cinéma, le Beaufort, sur la ligne de front au milieu de Beyrouth, sous les tirs possibles des snipers. Au cœur même de la guerre.

Mais Samuel tombe malade et Georges prend le relais, abandonnant femme et enfant pour cette folle idée de son ami.

Le théâtre et la réalité

Folle, car, bien sûr, le théâtre ne peut changer le cours du monde, cela se saurait. Il n’est au mieux qu’une manière de le penser. La catharsis qu’il crée n’est qu’un jeu éphémère. Face aux fracas des armes, les paroles deviennent inaudibles.

Le roman de Sorj Chalandon ne démarre vraiment et ne s’incarne vraiment dans le réel, que lorsqu’on comprend que l’utopie va se fracasser. Avant cela, on reste dans le beau rêve adolescent, de voir s’effondrer le “quatrième mur”, comme on dit au théâtre, celui qui sépare la scène des spectateurs. Le rêve que le théâtre puisse changer les haines de ceux qui le regardent n’est qu’une illusion. Même si une tendresse unit les acteurs jouant Antignone et Hémon, leur entourage leur rappellera qu’ils sont d’abord palestinien et druze.

Antigone sera d’autant plus vouée à mourir à nouveau que Georges veut jouer Antigone sans savoir que ce jour-là, en 1982, Israël bombarde Beyrouth, réactive les haines entre communautés et que les massacres de Sabra et Chatila secoueront les consciences du monde entier.

L’horreur bien réelle surgit. Et ce n’est plus du théâtre, hélas ! Tous, autour de Georges, lui disent la crue réalité : “ Tu as mélangé les frères et les ennemis pour rien, ils récitent un texte, mais ils savent bien que ce n’est pas la réalité.” Pire encore, rien ne dit que sa présence n’a pas attisé les haines.

Georges devient comme Œdipe qui se perce les yeux et part seul, suicidaire et orgueilleux, sur la route.

Il se referme dans sa bulle, n’écoutant que le requiem de Duruflé, abandonnant sa famille à nouveau, et il se jette vers son destin en retournant au Liban. La guerre rend fou ceux qui la voient. Et encore plus, les généreux, les artistes, les Antigones des années 60 qui croyaient pouvoir se dresser contre sa logique mortifère.

Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset, 329 pp., env. : 19 euros.