Rimbaud mourant et bouleversant

Rimbaud mourant et bouleversant
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Livres & BD

Guy Duplat

Publié le - Mis à jour le

Rimbaud toujours. Le poète qui fut "le voyant", "l’homme aux semelles de vent", ne cesse de nous subjuguer par sa poésie, ses "Illuminations", sa "Saison en enfer", sa vie et ses fuites continuelles (de Charleville à Harar). Sa manière d’aller au-delà des limites, de tester l’extrême, pour mieux vivre, a produit parmi les plus beaux textes qui soient.

La maison d’édition "Manucius", qui diffuse de jolis petits volumes de textes anciens introuvables, publie aujourd’hui "Rimbaud mourant", paru en 1921 au Mercure de France et jamais réédité depuis sous cette forme (mais on retrouve ces textes dans des anthologies comme le décisif "Correspondance de Rimbaud" par Jean-Jacques Lefrère chez Fayard, qui reprend et comente les lettres d’Isabelle à sa mère ).

L’auteur est Isabelle Rimbaud (1860-1917), la sœur d’Arthur, la femme de Paterne Berrichon qui se voulait le mémorialiste du poète. Isabelle n’avait que dix ans quand le poète a fui une première fois Charleville en 1870. Elle ne le verra quasi plus jusqu’à son retour à Marseille le 20 mai 1891, dans un état pitoyable. Un accident de cheval a démoli son genou, le cancer ronge sa jambe et gonfle son bras. Le 27 mai, on doit l’amputer. Isabelle est amoureuse éperdue de son frère dont elle ne connaît pourtant pas l’œuvre (qui ne fut révélée par Verlaine qu’après le départ pour l’Abyssinie). Elle écrit : "Sans les avoir lues, je connaissais ses œuvres. Je les avais pensées." Seule, elle l’accompagnera dans ses derniers mois. Eric Marty, qui commente ses textes bouleversants, parle d’une autre Antigone, celle qui se battit pour que son frère ait une sépulture.

Le premier texte rassemble les lettres qu’elle envoie à sa mère, Vitalie Rimbaud, pour lui raconter le martyre d’Arthur à Marseille. Sa mère est fâchée avec Arthur et Isabelle pour des questions d’argent, semble-t-il. Et Isabelle reste seule aux côtés d’Arthur : "Il pleure sur le présent, écrit-elle , où il souffre si atrocement. ( ) Il commence à désespérer de vivre, et, moi-même, je perds confiance." On apporte une jambe articulée mais "cette jambe est tout à fait inutile pour le moment; Arthur est hors d’état même de l’essayer. Voilà plus de huit jours que son lit n’a pas été fait parce qu’on ne peut même plus le prendre pour l’asseoir dans le fauteuil pendant le temps de le faire; son bras droit complètement inerte s’enfle, son bras gauche dont il souffre atrocement, et aux trois-quarts paralysé est décharné d’une façon effrayante; il souffre partout dans toutes les parties du corps : on pense qu’il va se paralyser petit à petit jusqu’au cœur; personne ne le lui dit mais il l’a deviné et se désespère sans cesser un instant".

Il se met à pleurer, disant que jamais plus il ne verra le soleil dehors et dit à sa sœur : "J’irai sous la terre et toi tu marcheras dans le soleil." Ce face-à-face est pathétique et très émouvant, entre un révolté, un explorateur des ténèbres devenu coléreux et amer, et une jeune femme de 31 ans, coincée dans son milieu conservateur et ultracatholique.

Le livre se poursuit par trois textes écrits souvent bien plus tard. Rimbaud après son amputation, remonte dans la maison familiale de Roche mais la maladie empire et il entreprend son dernier voyage (raconté par Isabelle), pour Marseille à nouveau, où il va mourir le 10 novembre en rêvant encore de partir pour Aden.

"Mon frère Arthur" est un texte d’amour pur, écrit par Isabelle un an plus tard, mais publié seulement après sa propre mort, due aussi au cancer, en 1917. Et le quatrième texte, violemment contesté, est celui sur "Rimbaud catholique" (primitivement "Rimbaud mystique") où Isabelle se livre, en 1914, à une analyse fine des "Illuminations", le texte le plus "mystique" de Rimbaud, pour en conclure qu’il tendait depuis longtemps vers la conversion, qu’il aurait acceptée sur son lit de mort. On sait comment Claudel s’en empara pour faire de Rimbaud, un "saint", ce que le poète n’a jamais voulu être, bien au contraire. Heureusement, Rimbaud résiste aux amalgames et récupérations. Il reste ici des textes d’une sœur douée pour l’écriture et témoin de la mort insupportable d’un corps souffrant, celui d’un génie de la poésie, qu’on retrouve vivant et subversif dans ses écrits.

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