Livres - BD

Elle aimait Paris, Bruxelles et Venise et se disait avec un égal bonheur écrivaine belge ou française. Elle avait acquis la nationalité française par son second mariage avec le sculpteur Bernard Milleret, dont la mort en 1957 la laissa désemparée et lui inspira "Le lit", magnifiquement mis en scène par Marion Hänsel. Elle reconnaissait, sans qu’on la sollicite : "Je dois tout à la Belgique où je suis née et où j’ai grandi" . Et elle s’enthousiasmait avec la même spontanéité pour ce qu’elle appelait "la ville étrangère" qui l’avait saisie au cœur et la requérait chaque mois de juin et de septembre, pour y écrire, rêver et aimer entre canaux, pontons et éblouissements.

Dominique Rolin aimait le mystère des visages, les lumières de la mer du Nord, la musique, la peinture, le silence. Elle aimait observer la vie des autres, accoudée à la fenêtre de son appartement de la rue de Verneuil. Celle de Gainsbourg, dont elle partageait un certain goût de la provocation. Elle aimait laisser affleurer les souvenirs tapis dans les creux d’une mémoire qui inspirait ses livres. Elle aimait rire de ce rire éclatant que Philippe Sollers - le Jim de ses livres - fit si justement résonner dans "Passion fixe" : "Je n’ai jamais entendu quelqu’un rire comme ça d’une seule coulée [ ], un vrai rire de joie sans raison, pour être présente, simplement, et que tout le reste s’en aille". Elle aimait les bijoux et les vêtements derrière lesquels elle cachait un physique qu’elle assurait détester bien que les corrections d’un strabisme d’enfance en aient révélé la flagrante beauté, largement célébrée. Elle n’aimait pas les mondanités, les obligations, l’affectation. Elle aimait les mots, leurs couleurs, leur sonorité. Elle aimait écrire et, jusqu’à ses dernières années, publia un livre environ tous les deux ans.

Après un premier mariage désastreux qui lui laissa une fille, Christine et, aujourd’hui, une petite-fille, Lise, et deux arrière-petites-filles, elle partit pour Paris. Denoël, auquel la lia brièvement un coup de foudre après la parution de "Les marais", publia le livre en 1942, avant de la connaître. La force du sujet et l’acuité de regard, immédiatement saluées par Gaston Gallimard, Jean Paulhan, Jean Cocteau, Max Jacob , en allaient, prénom aidant, l’imposer comme un auteur masculin. Personne, à l’époque, ne pouvait imaginer qu’une femme puisse écrire avec tant de lucidité et de violence. L’écriture, qui s’était révélée à elle comme une nécessité, ne la quitterait plus. Elle s’y consacra avec rigueur et jubilation, se levant à six heures pour la retrouver, jusqu’il y a peu, durant toutes ses matinées, après un petit-déjeuner de pain grillé et café noir. Elle s’avouait gourmande de nourritures simples.

Obtenu en 1952 pour "Le souffle", le prix Femina dont elle rallia, plus tard, le jury, lui ouvrit un large public qui ne la suivit pas toujours lorsque, rompant avec la narration classique et linéaire de ses débuts, elle bascula, au moment de l’apparition du nouveau roman, dans une démarche hors normes et très personnelle qui la mena vers des sujets souvent insolites et inattendus. Prospectant, notamment avec "La voyageuse", l’autre côté de la vie, elle se plaisait à interpeller la mort, "cette pouffiasse", s’en arrangeant avec sa joyeuse insolence : "Je mourrai, d’accord, mais jamais je n’accepterai d’être morte". Si singulière ait été sa voix, elle ne relevait pas d’une volonté d’anticonformisme mais d’un souci de s’accorder à sa musique intérieure. Moderato ou cantabile, elle n’avait d’autre référence qu’elle-même, trouvant le terreau de son inspiration dans sa vie. Sans complaisance ou impudeur, mais sans rien esquiver de la réalité, elle a régulièrement puisé à ses songes et son quotidien pour y sonder les traces qui, de douleurs en bonheurs, ont orienté sa vie de femme.

D’une enfance blessée à la maturité épanouie, de ses peurs, ses rages, ses haines, ses fragilités et ses forces, Dominique Rolin a composé une œuvre puissamment originale. Multiple et unique. Si elle s’était apaisée avec le temps, elle fut, durant sa longue vie, une rebelle. Née le 22 mai 1913, elle eut une jeunesse heureuse jusqu’à ce que les relations conflictuelles entre ses parents l’opposent à un père auquel elle n’adressa plus la parole durant des années, avant de se réconcilier avec lui. Elle lui consacra alors un livre, "Lettre au vieil homme". Lorsque, en 1958, sa route croisa celle de Philippe Sollers, de vingt-deux ans son cadet et encore tout jeune écrivain, - "Un libertin ? Et alors ?", dira-t-elle, consciente qu’il n’est pas d’entente hors le respect de la liberté de l’autre - elle s’orientera vers un registre d’écriture plus abrupt parfois, mais toujours porté par la passion, la cruauté, l’humour, l’élégance, l’autodérision et cet optimisme intrépide qui l’amenait à interroger la mort : "A la réflexion, qu’est-ce que le bout ? Dis-moi, Jim, y a-t-il un bout ? Mais non, n’est-ce pas ?".

Lorsque Jacques-Gérard Linze l’accueillit en 1989 à l’Académie de langue et littérature françaises de Belgique, la nouvelle élue se fit incrédule : "Suis-je réellement la personne dont vous venez de faire l’éloge ?" . Peut-être pas. Dominique Rolin était trop farouchement indépendante pour se laisser cerner facilement. Elle fut cela et ce que chacun en crut deviner. Mais, indéniablement, elle fut. Vivante. Vibrante. Audacieuse. Lumineuse. Intense. C’est ainsi qu’elle demeurera, son rire nous chantant à l’oreille.