Un mot d’encouragement n’a jamais fait de tort à personne. Surtout à l’heure où le farniente tire sa révérence pour céder la place à l’effervescence de la rentrée. Et l’on ne croit pas se tromper en écrivant que ce cher Sauveur Saint-Yves, irrésistible psy antillais, doux mélange d’Omar Sy et de Sidney Poitier, imaginé par Marie-Aude Murail en 2016, ne dira pas le contraire. Dès lors, l’apparition, au courrier, d’une couverture bleu vif, bien connue des aficionados, avec un hamster, coiffé d’un béret de matelot et voguant au gré des flots sur sa cocotte en papier, réjouira les plus moroses, à la seule pensée du retour masqué dans la société.

Sauveur & fils. Saison 6"Enfin une bonne nouvelle !," se réjouiront, en effet, les plus pessimistes. D’autant que l’opus s’annonce teinté de suspense, à la lisière entre la chronique psychosociale et le doux polar …

Usurpation d’identité, transfert de revolver, attaque à l’arme blanche, empoisonnement de bébé, enquête à peine déguisée ou menus larcins… Le passé n’est jamais loin et l’adolescence de Lazare et Paul, les fils respectifs de Sauveur et Louise, qui se profile à l’horizon, annonce son lot d’incertitudes, d’angoisses et de contrariétés.

La justesse des émotions

Car quoi qu’il arrive, au fil des épisodes, le plus palpitant de la série feel good dont Marie-Aude Murail continue à tirer le fil, sans n’avoir rien prémédité, demeure le profil psychologique des personnages, la justesse de leurs émotions et leur ambivalence dans cette galerie de portraits qui dresse, en ce début du vingt et unième siècle, une cartographie de l’enfance et de l’adolescence, ainsi que de la société tout entière. À la manière, toutes proportions gardées, et dans deux styles diamétralement opposés, de Balzac et de Virginie Despentes. Entre la question du genre abordée avec la transformation d’Ella en Elliot, l’homosexualité, la délinquance, le droit à l’oubli prôné pour l’ancien légionnaire et taulard Jovo, la procréation assistée, les difficultés des familles recomposées, l’abandon de paternité, le végétarisme ou encore la diversité, ce sont toutes les composantes de notre microcosme occidental qui sont balayées d’une plume émouvante, sincère et directe. Le lecteur se replonge donc dans l’univers du 12 rue des Murlins, dans la ville dormante d’Orléans, avec autant de douceur et de délectation que dans un bain de mer ou d’eau tiède.

Toujours bien remplie, la maison grouille de pensionnaires et la frontière entre le cabinet du psychologue clinicien et l’habitation privée reste ténue. Les années ont beau passer, Sauveur, le bien nommé, n’apprend pas de ses erreurs et continue à accueillir chez lui les âmes trop en peine comme, cette fois, le petit orphelin Grégoire dont la mamie doit se faire opérer à cœur ouvert. Parfois trop préoccupé par le sort de ses patients, ce père ne voit pas son navire partir à la dérive. Sauf lorsqu’il perçoit les questions existentielles de son fils, Lazare, qu’il a dû élever seul, suite au suicide de son épouse. Le soir, sur sa terrasse, il cherche alors les réponses dans la nuit étoilée et le fond d’un verre de punch.

Signes des temps

Hôtes de marque depuis le début, les hamsters et cochons d’Inde meurent les uns après les autres, si bien que le jardin des Murlins se transforme en véritable cimetière, mais les rongeurs sont chaque fois remplacés. Certaines histoires sont interconnectées et l’auteure de Oh, boy !, (L’école des loisirs, 2000), dont la veine sociale demeure intacte, en tisse les liens avec un plaisir non feint.

Très présentes, en cette saison aussi, les questions de maternité et l’envie de grossesse de Louise, fragile compagne de Sauveur, et journaliste à La République du Centre, pour qui elle couvre des événements tels que le centenaire d’une cycliste fumeuse de cigarillos.

De nouvelles personnes arrivent avec leur agenda caché mais on retrouve également les patients des anciennes saisons, qui progressent, sans avoir résolu tous leurs problèmes, la thérapie restant, comme le titrait Scott Peck, Le chemin le moins fréquenté, celui qu’on ne quitte jamais tout à fait dès qu’on y a posé le pied. Greta Thunberg et les "gilets jaunes" se glissent, quant à eux, entre les lignes, comme autant de signes des temps. Et si le coronavirus n’a pas encore contaminé ces chers hamsters, on le retrouvera probablement dans la prochaine saison. Puisqu’il y aura bel et bien, comme annoncé en quatrième de couverture, et vu le nombre d’énigmes qu’il reste à résoudre, une septième saison.

Sauveur & fils. Saison 6 Roman De Marie-Aude Murail, L’école des loisirs, coll. Médium, 340 pp., Prix env. 17 €, version numérique 12,99 €. Dès 10 ans.

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