Ils sont quatre architectes paysagistes et deux membres d’équipage à embarquer à bord de l’Artémis, un voilier de seize mètres taillé pojur les mers de glace. Le but de leur expédition dans le cercle polaire arctique : inventorier les cabanes et les traces de vie du territoire qu’ils traversent. Une tâche dont ils s’acquittent consciencieusement, mais qui paraît parfois dérisoire au regard des conditions extrêmes qu’ils affrontent et de la promiscuité qui donne à leurs jours une couleur étrange. Parmi eux, il n’y a que deux femmes, dont la narratrice de Neiges intérieures, roman constitué des quatre carnets noircis par celle-ci lors de ce périple hors du temps.

Le décor est majestueux, dans son défilé d’aurores boréales, de presqu’îles, d’icebergs, de fjords, de cirques accidentés, de nuits étoilées, de brouillards intenses. L’œil s’aguerrit à profiter de ce spectacle intense, magique. "Pour le plaisir, on essaie de faire un relevé et d’identifier les espèces, mais on a peu de certitude." La contemplation prend là tout son sens, même si les conditions extrêmes, de froid, d’humidité, interdisent toute distraction.

Ballet

"Ces 40 jours doivent nous servir. On s’inspire pour plus tard." Et on découvre en soi et chez ces autres qu’on connaît peu ou mal des traits pas toujours appréciables. Il y a les jeux d’alliance qu’il faut déchiffrer, les petits mensonges qui fleurissent bientôt, le pouvoir qui doit rester entre les mains du capitaine : un curieux ballet se met en place dans l’espace restreint du bateau, qui rend les paysages intérieurs eux aussi changeants. La narratrice se découvre ici vulnérable, là enlaidie. Être à bord est une chance, ce qui engendre une pression. "Chacun veut à tout prix cerner ce qu’il cherche, intimement, à travers ce voyage. Pourtant j’ai l’impression que c’est dans nos moments de somnolence que nous sommes les plus lucides, les plus humbles." Tous sur le même bateau, ils peinent pourtant à partager, à communiquer. "Si on est ici, c’est pour le paysage. C’est bien sûr illusoire de mettre nos vies de côté." Si on n’aborde pas le passé, est-ce parce qu’on n’a rien à perdre ?

Courir, écrire

Dès qu’une escale le permet, la narratrice s’échappe, s’approprie la toundra et court. Pour retrouver certaines sensations, pour s’isoler, pour pousser son corps vers d’autres limites, pour s’autoriser une parenthèse erratique. De précieux instants de liberté au cœur d’un huis clos.


De même, écrire semble, pour celle qui tient ces carnets, apporter un espace de solitude retrouvé, chèrement conquis. Il lui faut consigner ce qu’elle vit pour garder le cap. Non celui des jours qui s’égrènent, mais celui des sensations qui la tenaillent. "Si je lâchais ce stylo, ma cervelle plongerait en eaux profondes avec les tourmentes et les tourbillons." Écrire pour contrer le sentiment d’errance et de divagation qui toujours menace.

Collectif

Membre du collectif littéraire Ajar, qui regroupe de jeunes auteurs suisses romands avec l’ambition de les valoriser tout en créant une émulation, Anne-Sophie Subilia (Lausanne, 1982) signe avec Neiges intérieures son troisième texte. Dans son travail, elle revendique se fonder sur une expérience de l’espace et la volonté de révéler la profondeur de l’ordinaire qui nous constitue. Avec le récit de cette vie au jour le jour, sans sillage, elle explore avec acuité l’ambivalence d’une singulière expérience. D’une écriture concise, percutante, sans concession, elle met à nu les désordres intérieurs, les équilibres précaires, l’ensorcellement face à tant de beauté. "Je ne suis pas en danger. Personne n’est en réel danger. Alors de quoi avons-nous quand même peur ?" De se découvrir différent de celui/celle que l’on croyait ?

  • Anne-Sophie Subilia | Neige,s intérieures | Éditions Zoé | 160 pp., env. 16 €, 
    version numérique 9,99 €

EXTRAIT

"Les îles sont moins noires qu'hier. On voit leur ocre, leur teinte terra cota et la couture blanchâtre des marées.

Le ciel nous occupe pendant des heurs. 

En silence, sur le pont du bateau.

On est pris par ces nuages de basse altitude aux ourlets pâles qui se défont à mesure, glissent et se recomposent ailleurs. Les gris sont picotés de lumière, les formes se désagrègent, des îles viennent puis disparaissent, décapées, parfois ce n'est que de la pierre chauve. Les nuages enchâssent ce qu'ils rencontre, frôlant la surface et la bordure brillante des minuscules vagues actuelles, la pensée est minimale, le visage reçoit tout, ce vent, ces embruns."