Si les livres s'exprimaient, ils trouveraient la mesure bien cruelle: chaque année, les bibliothécaires de la Communauté française doivent procéder à l'élagage de leurs collections. Certains bouquins quittent les rayons pour en accueillir d'autres. Pourquoi? Pour rester à la page: une bibliothèque doit évoluer, renouveler son offre... Mais sur quel (s) livre (s) le couperet tombera-t-il? Plusieurs critères guident les bibliothécaires dans leurs choix: s'il est abîmé, si sa collection est incomplète, s'il n'est plus jamais lu, l'ouvrage risque fort de disparaître des rayons.

Suivant le modèle français

C'est alors que M.Tout le Monde perd la trace du livre en question. Suivant l'initiative fructueuse de la Ville de Paris, la Communauté française inaugurait ce week-end la «Réserve centrale du Réseau public de Lecture». Il s'agit d'un dépôt situé à Lobbes, dans le Hainaut, qui prendra en charge d'ici un mois tous les «pestiférés» des bibliothèques. Christian L'Hoest, un des experts chargés de la gestion de la Réserve, retrace le parcours des livres. « Une fois arrivés au dépôt, ils sont soumis à un tri ».

Ancienneté, rareté, valeur intellectuelle, valeur matérielle ou produit d'un éditeur belge, autant de critères qui permettront peut-être à l'ouvrage de ne pas valser pour de bon aux oubliettes. Un atelier de reliure peut même en rafistoler quelques-uns, s'ils en valent la peine. « En moyenne, la Réserve conserve 50pc des exemplaires après examen de chacun d'entre eux ». Une véritable seconde vie commence alors pour les rescapés. «Une fois classés parmi les 3500 mètres de rayons, ils peuvent par exemple faire l'objet d'un prêt inter-bibliothèques. Ou alors être reversés à d'autres réseaux de lecture, comme les bibliothèques des prisons, qui n'ont pas toujours, loin de là, les moyens d'acquérir des exemplaires neufs ». Par contre, les livres stockés à Lobbes ne peuvent pas faire l'objet d'achats par des particuliers, afin de ne pas assimiler l'endroit à une mine d'or pour bouquinistes.

A terme, la Réserve sera, elle aussi, comme les bibliothèques, amenée à se séparer de livres. D'ici cinq ans, on prévoit en effet une saturation de la capacité d'accueil du site, que les organisateurs auraient souhaité bien plus grand. La sélection risque alors d'être encore plus stricte, avec le risque de perdre pour de bon une partie de notre patrimoine de lecture.

Une richesse à préserver

Un des grands mérites de la Réserve est son rôle de filtre. Tel un filet de sécurité, elle repêche nombre de livres qui, s'ils n'ont (peut-être) plus leur place dans les bibliothèques classiques, peuvent encore faire le bonheur de nombreuses personnes. Outre les réseaux de lecture déjà cités, on pense notamment aux chercheurs et aux cercles d'histoire locale. Pour eux, ces livres sont les précieux témoins de genres, de collections et d'auteurs qui font partie intégrante de notre patrimoine.

© La Libre Belgique 2004