Sofi Oksanen, la formidable révélation

Livres & BD

Guy Duplat

Publié le - Mis à jour le

Sofi Oksanen, la formidable révélation
© Christophe Bortels
Rencontre

On nous avait dit qu’elle impressionnait ses interlocuteurs, car, diable, cette jeune femme est un phénomène, la révélation littéraire de 2010. Elle vient à peine de fêter ses 34 ans, et Sofi Oksanen a déjà fait un triomphe mondial avec son formidable roman "Purge" (Stock). Deux cent mille exemplaires en Finlande, près de 300000 en France (Prix Fémina), sans doute un million déjà d’exemplaires au total, un roman traduit déjà en 16 langues, 27 autres traductions sont en cours !

De plus, son look gothique-punk surprend. "En Belgique peut-être, sourit la jeune femme, mais pas en Finlande ou en Allemagne où il est bien plus courant." Habillée tout de noir, dreadlocks mauves, cheveux rouges, maquillage rouge et fines lunettes, on la voit de loin. Mais les peureux ont tort. Sofi Oksanen est charmante et pleine d’intelligence. On la rencontrait vendredi soir pendant une heure, sur un coin de table en plein milieu du brouhaha de la Foire du Livre.

Elle parle un bel anglais fluide, même si elle aime aussi la langue française qu’elle continue à apprendre : "J’adore, nous dit-elle, les romans de Marguerite Duras que je tâche de lire en français pour me perfectionner. Je me souviens de cette phrase tirée, je pense, de "L’Amant", où elle écrit : "Helène, elle, elle est belle." Quelle musicalité dans les mots."

Sofi Oksanen est née en 1977 à Jyväskylä, "Alvar Aalto city", dit-elle. L’écrivaine n’aime pas cet immense architecte (alors qu’elle apprécie beaucoup le nouveau musée d’art contemporain Kiasma de Steven Holl à Helsinki) : "J’ai passé ma petite enfance dans des écoles Aalto, et je peux dire que rester des heures sur une chaise Aalto est un calvaire." Son père est un électricien finlandais et sa mère est une ingénieure estonienne. Toute petite, elle avait déjà le livre dans le sang : "Je n’avais pas un nounours dans mon lit comme les autres enfants, mais bien un livre. Mon doudou, mon objet transitionnel, était un livre qui s’appelait "Œuf" et qui racontait l’histoire d’une petite fille qui se fait voler son œuf par un oiseau."

Elle a toujours voulu être écrivaine. Elle aimait les livres romantiques, "J’adore "Les Hauts de Hurlevent" d’Emily Brontë ou, plus récemment, "Les Vestiges du jour" de Kazuo Ishiguro." Elle étudie la littérature et la dramaturgie à Helsinki et vit, depuis, de son écriture. Son premier livre, paru en 2003 (elle a alors 26 ans), "Les vaches de Staline", fut déjà fort remarqué. "Mais aujourd’hui, avec cet incroyable succès de "Purge", mes parents sont sans doute plus rassurés de voir qu’on peut survivre avec l’écriture", dit-elle en riant.

Elle est aussi très engagée sur la scène publique finlandaise, écrivant des billets dans de grands journaux et périodiques sur la libre expression et contre la censure.

Elle a elle-même de la peine à comprendre le succès de "Purge", qui fut d’abord une pièce de théâtre avant de devenir un roman. Un huis clos terrible entre deux femmes dans une ferme d’Estonie, sur fond de 50 ans d’une double occupation, nazie puis soviétique, de ce petit pays que bien peu de lecteurs connaissent. Un roman marqué aussi par la question de la violence faite aux femmes, violence sexuelle devenue une arme de guerre (un sujet longtemps tabou), une violence qui continue aujourd’hui en Russie, sous forme de prostitution forcée.

"Mon livre a été reçu différemment. Dans les pays du Nord, marqués encore par l’URSS, c’est surtout le fond historique de cette longue occupation soviétique qui a marqué les esprits. Dans les pays du Sud, c’est plutôt le combat féministe (je me revendique clairement comme féministe malgré le conservatisme ambiant qui augmente). Il n’y a pas de familles en Estonie qui n’ait des histoires et des secrets liés à ces 50 ans d’occupation. Mon propre grand père maternel résista aux Soviétiques alors que mon grand-oncle collabora avec eux. Les procès de cette époque n’ont pas vraiment eu lieu. Par beaucoup de côtés, la longue occupation soviétique fut pire encore que l’allemande : plus de déportés, plus de morts, des dégâts sur l’environnement dont on n’a mesuré l’ampleur que lorsque les Soviétiques sont partis, des mines laissées à la frontière. Les Russes qui ont été forcés d’émigrer en Estonie et qui ont souvent collaboré avec l’autorité soviétique, voire le KGB, sont toujours là, car ils ne peuvent revenir dans un pays qui, entretemps, a implosé !"

Dans "Purge", la différence entre les bourreaux et les victimes est mince comme le fil d’une vie. On peut être l’un ou l’autre sur un coup de dés, un jour du côté des oppresseurs et le lendemain, brisé parmi les victimes. En Estonie, chaque famille connaît des frères et des sœurs qui ont opté pour les uns ou les autres. Que signifient la culpabilité et le courage quand l’Histoire est si implacable ?

A côté de cette histoire, il y a le combat des femmes dont les corps sont utilisés comme armes ou objets en période d’instabilité. "Aujourd’hui encore, le crime organisé continue à le faire pour son business à côté du trafic de drogue et d’armes. Certes, la situation des femmes aujourd’hui en Estonie est meilleure qu’en Moldavie, mais elle reste difficile. Beaucoup de femmes estoniennes deviennent des travailleuses du sexe en Finlande. A Helsinki, on a souvent vu Tallinn comme une ville-bordel. Et ce débat sur les femmes est difficile à poser dans ces pays, car pendant des décennies, sous l’emprise soviétique, on faisait comme si cela n’existait pas : par définition, la femme était l’égale de l’homme et le viol et la prostitution n’existaient pas, avait-on décrété."

Elle réagit à l’affaire Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, accusé d’agression sexuelle en Suède. "Quand il s’agit d’agressions sur les femmes, les pouvoirs judiciaires traînent et ne se coordonnent pas. Ici, pour un problème somme toute limité, voire ridicule, tout a été très vite, et la coordination s’est faite rapidement. On fonce alors que les vraies victimes d’agressions sexuelles ne voient rien venir. Cela démontre bien que cette affaire est politique."

Elle termine pour l’instant son nouveau roman qui sera la troisième partie, en quelque sorte, d’une saga en quatre volumes avec l’histoire de l’Estonie en toile de fond. "J’y parle de la chute du mur, en 1989, et de ses suites. Le mur, en réalité, est toujours là dans les têtes, à l’Est comme à l’Ouest, d’autant que les pays de l’Est ont montré toute leur fragilité dans la crise économique. J’ai toujours été passionnée par l’Histoire et l’Estonie a l’avantage de montrer encore les strates du passé. On y voit des églises du Moyen Age, à côté de bâtiments 1900 ou contemporains. Alors qu’en Finlande, presque tout a été bâti au XXe siècle."

Avec un sourire charmant, on se quitte et elle rejoint sa table de dédicaces avec une pile de "Purge" dont le succès ne faiblit pas, pour le bonheur de ses lecteurs.

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci

Immobilier pour vous